TETOUAN
تطوان
-
GMTT -
30 mai 2007
De Tétouan,
nous connaîtrons surtout le parking de la tour de contrôle et l'escalier
qui mène aux différents service météo, de contrôle,
etc. Et pourtant...
C'est que Tétouan est notre porte d'entrée au Maroc, et aux démarches
administratives s'ajoutent celles propres au vol : transit VFR obligatoires,
autorisations de survol, zones réservées.
Entre mer et montagne,
Tétouan possède par sa situation un aspect étrange de juge
avant l'accès aux plus vastes rêves. Les nôtres font face
au Sud, tandis que d'autres rêvent de l'autre direction. Chacun ses raisons,
ses rêves; on mesure ici notre chance, infinie.
Pour nous, l'aspect méditerranéen de l'endroit en fait une étape
rayonnante de soleil, tandis que les premiers mystères commencent à
poindre. Les nuages couvrant les hautes montagnes du Riff seront-elles une barrière
sur notre route? Nous verrons plus tard. Pour l'instant, notre oiseau bleu se
pose en douceur sur la piste de Tétouan, tandis que quelques cigognes
s'envolent d'un air indolent, au bout de nos ailes.
| Tetouan - FGLKK au parking |
|
|
Verrière ouverte, on s'immobilise face aux bâtiments blancs de la tour de contrôle. Chaussures et fatigue jetées par dessus bord; puis d'un saut, nos pieds nus rencontrent le tarmac déjà tiède - secondes sacrées de délice intérieur. Le crâne encore ronronnant, le coeur au dessus de la couche et les épaules contractées, ce contact avec le sol devient une source intense de bien-être qui remonte dans le corps, délie les muscles des jambes, du dos, des bras du cou, et imprime au cerveau une image d'apaisement que les yeux toujours fermés n'ont sût encore apprécier.
De là est né le rituel du lancé de godasses pour signer mon arrivée - mais sera plus tard contrarié par la température brûlante des tarmacs qui m'empêcheront d'y marcher comme j'aime parfois piloter (nus pieds).
| Tetouan - formalités |
|
|
Cette petite entorse au protocole diplomatique n'a pas trop l'air de choquer les policiers et militaires de tous poils qui formeront notre comité d'accueil à chaque aéroport. Cependant, c'est passeport en main, chaussures aux pieds et lunettes de soleil retirées que nous saluons nos hôtes d'une cordiale et ferme poignée de main; "Salamahlekoum!"; c'est qu'on a encore bien des formalités par lesquelles passer avant de pouvoir continuer notre périple.
| Tetouan - formalités |
|
|
Contrôles d'immigration passés, il s'agit ensuite de définir précisément la suite du trajet à travers le Maroc. Malgré les mois de préparation, un certain flou régnait sur les transits marocains à notre départ de France. Basés sur d'anciennes cartes et complétées par Internet, nous avions tracé des routes aériennes respectant les différents points de reports publiés, mais n'avions pas entre nos mains le guide officiel marocain des transits VFR. Mea culpa. A notre décharge, le document change souvent, et le plus sûr s'est finalement avéré être de recopier sur nos carte, dans chaque aéroport, le tronçon de route que l'on a à effectuer, après l'avoir fait valider par le contrôleur aérien. Ainsi d'intéressantes discussions aéronautiques, géographiques, météo... et parfois même politiques sont nées de ces moments, nous assurant du même coup un bon capitale sympathie avec le contrôleur local.
| Cheminements VFR obligatoires |
|
|
Un qui pourrait commencer
à nous haïr, c'est le garçon qui ouvre et ferme la porte
au pied de la tour. A chacun de nos allers et venues, il débarre sa lourde
porte de fer pour nous laisser monter; et la re-barre aussitôt. Pour retourner
à l'avion prendre un papier, il faut l'appeler pour nous ouvrir, et sitôt
derrière la porte, il la referme sur nous. Une minute plus tard, c'est
encore l'un de nous qui monte prendre la météo, et ça n'en
finit plus. Avec toute la bonne volonté du monde et toute sa gentillesse,
il nous explique pourtant qu'on ne le dérange pas, que c'est son métier.
Un brave garçon, qui doit trouver sacrément étrange ces
quatre jeunes de son âge qui viennent sans raisons se poser chez lui,
en ce beau matin d'avril.
| Tetouan - Tour de contrôle |
|
|
La collecte des taxes nous laisse avec un peu plus de frustration, même si les sommes en jeu ne sont pas énormes. Mieux connaître la loi nous aurait peut-être sauvé quelques dirhams, et puisque tout se négocie, notre empressement (même relatif) jouait en notre défaveur. Et puis, on ne va pas se brouiller pour ça, hein mon ami?
L'avitaillement* est aussi un moment épique. Sous l'oeil désabusé du policier, un petit homme en blouse bleue (non sans rappeler notre cher Edmond) se dirige vers l'avion en poussant un chariot métallique sur lequel un fût de cent litres est posé. Le rituel commence par le test d'un échantillon d'essence, qu'il transfert avec sa pompe à bras dans un bocal de verre. Le verdict du bout de papier est positif, l'AVGAS 100LL* est correct : pas d'eau dans le gaz, on peut remplir l'avion. Mis en garde contre d'éventuelles crosses, je m'informe avant du prix, de la devise à utiliser, du zéro du compteur, et surveille d'un air suspicieux l'ensemble des opérations, feignant un grand intérêt pour l'opération de refuel. Bien vite, notre petit pompiste fatigue et me demande de l'aide pour manoeuvrer la pompe manuelle. Les mots "plein complet" signifiant "fais-en donc déborder trois ou quatre litres sur le tarmac histoire d'être bien sûr", quelques Euros qui s'évaporent de nos poches à chaque étape, et l'on finira par s'y faire.
| Tetouan - refuel manuel |
|
|
La barrière
de nuages qui coiffe les montagnes du Riff nous laisse peu d'espoirs de traverser
jusqu'à Fez, comme prévu initialement. Les sommets à plus
de 6000ft sont rendus peu engageants par la couche nuageuse, et la couverture
sur Fez ne devrait pas se déchirer avant plusieurs heures; tel est le
verdict de la météorologue marocaine. Eh bien, n'est-ce pas une
invitation à partir visiter la ville de Tétouan pour l'après-midi?
A pied, sous un ciel mitigé, nous rejoignons le centre-ville, dépassés
par autant de charrettes à ânes que d'autobus bondés ou
de taxis préhistoriques. Et tout ce monde-là vis sa vie, jeunes
et vieux, comme si nous n'existions pas. La tentation de se fondre avec cette
population est trop grande pour refuser d'embarquer dans un de ces bus hors
d'âge et bondés qui sillonnent la ville sans relâche. Pour
quelques dirhams, nous vivons notre premier bain de foule, tellement habitués
jusqu'ici à l'étroite carlingue de l'avion.
| Tetouan - la Médina |
|
|
En débarquant,
un peu au hasard, on finit par tomber sur la Médina, le coeur de la vieille
ville bâtie sur la colline. Ses ruelles escarpées à caniveau
central attisent à chaque pas les sens des voyageurs : les couleurs des
tentures, des fruits frais, des babouches, des bijoux ou de la viande qui éclatent
sur le blanc des bâtiments; les sons des instruments lointains, les voix
des marchands qui s'interpellent, l'appel à la prière du haut
d'un minaret. Et que dires des odeurs qui dans la même seconde vous enivrent
d'épices ou vous assomment de relents d'aliments gâtés ou
d'animaux confinés. Un mariage indescriptible et infini qui serpente
dans un dédale de ruelles débordantes d'activité. Arrivés
par miracle au sommet - c'est un vrai labyrinthe - c'est avec soulagement que,
tout en respirant mieux, on fait le tri dans cette avalanche de sensations.
Il n'en faut pas plus long à Cyril pour déjà lier un lien
amical avec les enfants qui vivent là et, surplombant la ville, on échange
quelques pensées et quelques mots avec cette accueillante famille.
La replongée
est toute aussi enivrante et, après un bon 2 heures passées dans
le marché de la Médina, nous en sortons pour trouver de quoi manger,
et siroter un premier thé à la menthe.
Encore peu sûrs des lois qui dictent si l'on peut prendre un "petit
taxi" ou un "grand taxi", nous montons dans le premier venu et
négocions - mal - notre retour à l'aéroport pour prendre
les dernières infos météo. Fez est toujours bouchée,
il nous faudra changer de route pour descendre au Sud dans les délais
prévus. Le contrôleur nous suggère d'aller "directement"
à Marrakech, par les points de transit Ksr et Kbir, Sid Atlal Tazi, Tiflet,
Had Bachoda, El Khalouet, Khourgiba, El Massaïra (NEKTI), Ben Guerir, et
Marrakech.
| Cheminements VFR obligatoires |
|
|
On évite ainsi
zone montagneuse du Riff, et il n'est pas trop tard pour rejoindre notre destination
avant la nuit.
Décidés sur cette alternative, nous plions bagages et mettons
le cap à l'Ouest à travers les régions verdoyantes du Nord
du Maroc, sur un fond d'inaudible crachouillis de radio que l'on interprète
comme un "au revoir! A la prochaine!" de la part du contrôleur
avec qui nous avons passé la moitié de la journée.
| Sud Ouest de Tetouan |
|
|
Les
points de report s'enchaînent à mesure que l'on prend conscience
de l'échelle du pays. Les zones si vertes du Nord brunissent doucement
alors que l'on passe travers Casablanca. Le tapis vert se disloque lentement,
et des formes géométriques se dessinent au sol. L'irrigation est
source de vie, et les cercles ou les rectangles des harpent difficilement gagnés
sur le désert.
Peu avant, nous laissions à regrets l'Atlantique s'effacer à l'horizon,
pour s'enfoncer doucement dans l'aridité du continent.
| Travers Casablanca |
|
|
Mais la richesse des sols vient aussi à s'épuiser, ou d'autres problèmes finissent pas faire migrer les hommes, laissant dernière eux des vestiges déjà à demi enfouis, que le désert n'aura de mal à bientôt à totalement ensevelir.
| Passé Kourghiba |
|
|
Au Sud de Kourghiba, les signes de présence humaine se font rares et, sauf exception ou oasis, la géologie est seule maîtresse des paysages. Le minéral a gagné la bataille, mais la terre n'en perd pas pour autant son charme, Ondulations de terrain, couleur, au sein d'une immensité qui se révèle donnent une incroyable sensation de plénitude, d'infini. Pour nous, juchés dans les airs, la dernière heure de vol s'allonge à mesure que les dimensions du pays se perdent. Pourtant, malgré la fatigue, palpable, chacun de nous ouvre grand les yeux pour capter les messages de ces paysages nouveaux. Ce n'est pas encore la crainte des déserts de sable, mais plutôt l'émerveillement au dessus de ces premiers horizons déjà sans fin.
| Nord de Marrakech |
|
|
Plus loin, plus loin encore, une oasis nous attend; une ville orangée, la capitale du Sud. On sait qu'elle existe, elle est sur nos cartes. Nous y serons avant la nuit, tombés du ciel comme une étoile en plein désert.
*
Avitaillement : Opération de remplissage des réservoirs d'essence
d'un avion.
* AVGAS 100LL : Carburant utiisé dans l'aviation légère.