SAINT-LOUIS DU SÉNÉGAL - 2/3
- GOSS -

 

4 mai 2007

Le jour se lève à Saint-Louis, sans qu'on ne pense à reprendre les airs. Le but est atteint, et nous profitons d'une certaine flânerie pour laisser nos sens prendre vraiment contact avec ce pays. Nous sommes dans le présent de cette ville, qui nous a bercé cette nuit et répandu sur nous un sommeil réparateur. Hier offerte à notre imagination, elle s'ouvre aujourd'hui à notre découverte.
Ici tout se teint d'un sens particulier, à la fois historique, culturel, social, politique, humain. Le passé colonialiste (passé?) s'étale en absolu, bien que recouvert de cette couche de poussière qui marque les traits ridés de son histoire. Difficile de se faire aujourd'hui une idée juste de cette minuscule ville emblème des colonies françaises en Afrique. Reste le charme rétro des façades dont les vives couleurs se sont faits pastel avec le temps.

Saint Louis - dans les rues de la ville

La quiétude dans laquelle la cité semble d'abord baigner contraste avec l'extérieur de l'île. En face, le marché et le quartier des pêcheurs étale dans les cris et l'agitation sa modeste condition le long de la Langue de Barbarie : Ndar Tout au Nord, et Guet Ndar au Sud. Dans le fleuve des pirogues multicolores passent ou accostent sur la plage, chargées d'hommes et d'enfant partis pêcher, presque indifférents aux goélands qui passent en les saluant, d'un ample battement d'ailes. Ayant marché jusqu'à la point Sud de l'île, nous y rencontrons un groupe d'enfants, et quelques mots s'échangent. Assis sur le parapet, les regards se posent successivement sur ce fleuve, légendaire; sur les pêcheurs, les pirogues, les enfants, les palmiers, les rues, les goélands; puis les enfants, toujours. Il faut dire qu'ils savent ne pas se faire oublier!

Saint Louis - Cyril en discussion avec une petite St Louisienne

Les rues de Saint-Louis sont propices au farniente. 20 minutes suffisent pour parcourir l'île du Nord au Sud. Et à peine trois d'Est en Ouest. (trois ou quatre rues, pas plus, et pas toujours désensablées, séparent les berges) Pourtant à chaque quartier, à chaque coin de rue l'ambiance est différente. Ici un café va attirer des musiciens de passage. Là, c'est un match de football qui s'est improvisé dans la rue. Sous les tonnelles, un peu en retrait, c'est la place pour oublier le soleil le temps d'un verre en bonne compagnie. Tantôt, une bande d'écolières en chasuble rose envahissent le trottoir, si ce n'est pas un baby-foot sur le trottoir qui polarise l'attention du quartier. Chaque détour nous transporte vers de nouvelles découvertes, et apporte de nouveaux sourires, de nouveaux regards.

Saint Louis - Match de football

Est-ce le beau temps ou un manque de locaux qui poussent ces enfants à faire classe dehors? Peut-être juste l'imagination du professeur de dessin qui a décidé d'emmener ses élèves dans la rue, pour leur expliquer les notion de perspectives et de plans face au pont Faidherbe qui enjambe le fleuve Sénégal. Chaque élève, muni d'un cadre en papier, a pour tâche de visualiser ce qui pourrait rentrer dans leur dessin, respecter les proportions, et comprendre l'agencement des différents plans. Un enseignement vivant et concret qui si l'on en juge par l'enthousiasme des enfants, a plutôt du succès.

Saint Louis - Cours de dessin pour l'école en plein air

Sur un trottoir, le baby-foot exalte les passions des plus grands, qui nous invitent à jouer une partie avec eux. Timidement, nous nous frayons un chemin, pas vraiment sûrs de notre affaire. Les mains sur les poignées, nous faisons de notre mieux... mais nous ne sommes visiblement pas de taille et finissions par nous incliner, malgré nos restes d'ex-étudiants. Les techniques locales ont définitivement le dessus!

Saint Louis - La partie de baby-foot

Nous continuons notre ballade à la découverte de la ville, et en revenant vers le centre de l'île, nous passons devant l'immanquable "Hôtel de la Poste", bien campé au coin du pont Faidherbe, face au bâtiment un peu décrépi de la Poste qui arbore l'enseigne des PTT*, comme il se doit en Métropole.

Saint Louis - L'Hôtel de la Poste, au fond

L'hôtel donne ici une sensation de mirage; un peu comme quand deux cyclistes s'arrêtent boire une bière au coin de l'église d'Auvers sur Oise, et sont frappés par le souvenir des peintures de Van Gogh. Ou devant la façade du Grand Balcon, à Toulouse, quand sous une pluie battante un je ne sais quoi vous replonge d'un coup sec dans un univers de pages usées.
Ici, c'était il y a 80 ans. Les plus grands noms de l'Aéropostale y ont passé leurs nuits, et beaucoup de leur temps entre les vols, qu'il s'agisse de retours vers le Maroc ou de grands sauts trans-Atlantique. Aujourd'hui la couleur a remplacé le noir et blanc de notre imaginaire, mais l'hôtel officie toujours, et est entièrement consacré à la mémoire de la Ligne et de ses pilotes, au panthéon duquel on ne peut oublier Jean Mermoz, et sa chambre 219. Émotion pour celui qu'on dénommait "l'Archange".

La chambre 219

Le bâtiment, un grand rectangle ouvert en son centre sur une petite cour, est formé de 3 étages dont les balcons intérieurs s'ornent des palmiers et bougainvilliers grimpants sur les murs blancs. Une douce quiétude, dit-on empreinte d'histoire, enveloppe les lieux. Le silence y contraste avec les bruits de la ville, et la fraîcheur qu'on y trouve renforce cette sensation de paix.

Saint Louis - L'Hôtel de la Poste

Au rez-de-chaussée, un belle collection de photos, textes et cartes qui ornent les murs avec nonchalance. Étape obligée de ce pèlerinage pour pilotes, l'hôtel constitue à la fois un vestige d'un autre temps, et un pont vers notre époque. Combien sont passés ici avec les mêmes étincelles dans les yeux, les mêmes souvenirs de lecture en tête, la même fascination scellé sur leurs visages?

Saint Louis - L'Hôtel de la Poste

Plus qu'une salle de restaurant, et plus vivant qu'un musée : c'est l'appétit de Mermoz qui entre en scène quand on passe les 2 battants de la grande salle au mythique plafond. Et tous les grands noms flottent dans l'air, et les dates et les records, les cartes et les époques. Tout est ici dédié à la ligne et ses héros, ses anonymes, son histoire en somme. Quatre mille huit cent kilomètres pour se retrouver ici. Vous dire que je suis heureux (et ému tout à la fois) serait un euphémisme.

Saint Louis - L'Hôtel de la Poste

Du dernier étage de l'hôtel, un petit couloir permet de se faufiler jusqu'au toit, et reprendre le goût de l'ici et du maintenant, grâce à une vue à 360° sur St Louis, et notamment sur le pont Faidherbe enjambant le fleuve Sénégal. Comme une invitation à poursuivre notre découverte des alentours, des lieux et des gens.

Saint Louis - Le pont Faidherbe depuis l'Hôtel

Moment de détente pour pilotes en herbe; grands enfants qui redécouvrent le passé de l'aviation, une page d'histoire bien plus vaste aussi.

Saint Louis - Un peu de fantaisie

D'ailleurs, le musée de l'Aéropostale se situe presque en face de l'Hôtel de la Poste, ce qui nous permet de couper un peu la chaleur de l'après-midi par une halte à travers ses vitrines, maquettes, textes et objets anciens. Des pionniers jusqu'au rachat par Air France, l'histoire et la géographie nous est ainsi contée. De quoi y passer des journées, si l'on voulait tout retenir, chaque nom, chaque date. A défaut, chaque lieu est désormais gravé dans notre coeur, accroché à autant de souvenirs.

Saint Louis - Musée de l'Aéropostale

Le document le plus frappant que le musée renferme est sans doute pour nous l'original de la carte des régimes des vents sur la côté Africaine, établie en 1923 par Joseph Roig lors de ses tout premiers vols de reconnaissance au dessus de la section Juby - St Louis (Rio de Oro et Mauritanie). Connaître les vents dominants était particulièrement important à l'époque, étant donnée la faible vitesse des avion, et l'absence des moyens de radionavigation. Aujourd'hui le paramètre est mineur, et j'avoue ne jamais m'être particulièrement préoccupé de cette information lors de la préparation de nos navigations. Sauf que deux choses dans cette carte, vieille de 84 ans, se sont avérées cruciales et toujours v raies lors de notre descente:
1. un fort vent dans le dos tout le long de la côte du Rio de Oro en descendant vers Port Etienne (Nouadhibou), ce qui nous a permis de "sauter" l'étape de Dakhla qui n'offrait aucune possibilité d'avitaillement.
2. une rotation soudaine des vents lors du survol de la Mauritanie, soufflant soudain en plein de l'Est, et charriant par là même la fournaise du Sahara qui a tant malmené notre avion il n'y a pas deux jours.

Saint Louis - Carte des vents dominants, par Joseph Roig

Passée l'assommante chaleur du début d'après-midi, nous quittons l'île de St Louis pour la Langue de Barbarie où se situent les quartiers des pêcheurs. A défaut de pêcheurs, c'est d'abord un piocheur* que nous retrouvons, et la conversation s'engage au milieu de la place publique. Plus tôt dans la matinée, il avait déjà rencontré Stéphane et Cyril, et reconnaître les 4 "toubabs" en ville n'est chose difficile à St Louis. On discute, on rit, attentifs à la vie qui continue son cours tout autour de nous.

Saint Louis - La discussion s'engage

Autobus du quartier, jeux d'enfants, petite mosquée, regards et habitudes; tout est matière à découverte, décryptage, apprentissage. Difficile exercice que de prendre le pouls d'une ville, d'un pays, d'un continent. Où que l'on soit on est influencé par sa propre différence, avant tout; ses préjugés et sa couleur, aussi; il faut bien l'admettre. Le manque de temps est aussi un éternel obstacle à la lecture d'un peuple. Pourtant, assis sur ce banc public, on a le sentiment diffus d'être un peu plus près des étoiles, de frôler une meilleure sensation du monde qui nous entoure. Pourquoi voyage-t-on, d'abord, si ce n'est pour ce subtil frisson? Il faudrait demander à Cyril, peut-être. Un tel modèle en la matière.

Saint Louis - Sur la place

Portraits anonymes de quelques enfants dont le souvenir me restera, longtemps. Juste quelques mots échangés; incertains, gauches. Tendres pourtant.

Saint Louis - Regard d'enfant?

 

Saint Louis - Le bus et ses enfants

 

Saint Louis - Place aux petits

Derniers au revoir à notre bon piocheur. Quelques cadeaux et une photo, pour se souvenir. Nos chemins se séparent, et nous nous dirigeons vers le Sud à travers le village des pêcheurs, en direction de l'hydrobase et de la pointe.

Saint Louis - Notre "piocheur" attitré

La rue centrale, en terre battue, contraste avec le centre ville, fièrement colonial. La vie y déborde pourtant, les trafics se croisent et chacun s'apostrophe dans une joyeuse cacophonie. Les couleurs sont partout, et l'enchevêtrement des lignes électriques et autre antennes laissent imaginer une débrouillardise à toute épreuve, une vie dure certes, mais peut-être pas si sombre pour tout le monde.

Saint Louis - Dans le quartier des pêcheurs

L'odeur du poisson fraîchement pêché, ou de ceux qui sèchent au soleil depuis des jours, envahit les rues par vagues successives. Nul doute que le coin des pêcheurs est ici, et les filets étendus dans les rues adjacentes campent un décor saisissant. Au coin de la rue, ce sont quelques chèvres dans un minuscule enclos jouxtant une maison. Si les mouches sont ici légion, leur présence sait se faire oublier au profit d'une vie foisonnante, offrant au regard une kyrielle d'activités des plus diverses: réparation de filet, préparation du thé, grillage de quelques aliments, roulage de boulettes de poisson, réparation de chaussures, cerclage de roues de charrette, lavage du linge, étendage, jeux, bavardages, troc, sieste, travail du cuir, du bois, des palmes, bain, coiffage, lecture, vaisselle, cuisine... Tout cela se déroule en pleine rue, dans "un joyeux brouhaha, un chaleureux chahut".

Saint Louis - Quartier des pêcheurs

Parfum de bout du monde, nous décidons de pousser jusqu'à la point de la Langue de Barbarie. Un taxi nous y accompagne, et marche avec nous. C'est les pieds dans le sable que nous faisons le dernier kilomètre, avec l'Atlantique d'un bord, le fleuve Sénégal de l'autre. Crabes et goélands animent la ballade, alors que le soleil s'incline sur l'horizon, comme pour montrer la route de l'Amérique du Sud, vers où l'Aéropostale poussera ses ailes et sa gloire au prix que l'on sait. A contre-jour, deux pirogues de pêcheurs remontent la côte en affrontant les vagues de l'océan et les courants du détroit; leur journée n'est pas finie.

Saint Louis - La point de la Langue de Barbarie

 

Après ce moment de pur détente, la notre s'achève par une bonne douche et un passage chez "la Signare", pour quelques ti-punch et Flags. Il faut d'ailleurs bien cela pour supporter ses propriétaires Français par trop colons (excusez mes réactions épidermiques d'exilé volontaire en Nouvelle France) dont on ne manquera pas d'apprendre que le fils officie en tant que DJ-étoile au Rex dans la mère patrie. Peut-être qu'on s'est trompés d'adresse ce soir? Un souper non loin de là aidera à finir la soirée, et la marche du retour sous un ciel étoilé achève de nous enivrer de parfums et de tiédeur. Une nouvelle nuit à St Louis, avant de pousser jusqu'à Dakar.

 

suite du voyage... Saaint-Louis 3/3

* PTT : Poste Télégraphes et Téléphones. C'est le service national des postes en France
* Piocheur : Personne qui vous aborde dans la rue, discute amicalement, proposant parfois des services, conseils, et espérant (sans le dire directement) en retour un aide ou contribution matérielle ou financière
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