NOUADHIBOU

- GQPP -

 


(3 mai 2007)

Même journée. Partis le matin de Laayoune, nous arrivons grâce à des vents très favorables en vue de Nouadhibou avec encore plusieurs litres d'essence de réserve, sans avoir fait escale à Dakhla puisque la base qu'y s'y trouve n'avait définitivement pas de pétrole pour nous. C'est avec soulagement, excitation et fatigue que nous arrivons donc en Mauritanie par le point XXXXX, marquant la frontière avec la zone contrôlée par le Maroc. Devant nous, un la longue péninsule de sable de Port Etienne, se détachant de la baie du mythique Rio de Oro. Mais dans nos têtes, même si cette arrivée sonne comme un aboutissement, nous savons que cette escale ne sera pas longue, et sitôt arrivés, il faudra repartir plus au Sud encore, bien plus au Sud, et traverser toute la Mauritanie sans à peine y poser le pied. L'objectif est d'atteindre le Sénégal dès que possible, descendre obstinément aussi vite que la fatigue et notre avion de bois nous le permettent, pour ne pas risquer de voir notre but nous échapper dans le mauvais temps, ou pour cause d'avarie, ou d'un quelconque problème de santé physique ou mentale. Ainsi nous réservons le voyage retour à une découverte un peu plus paisible des terres survolées, à commencer par la Mauritanie, à Nouakchott et Nouadhibou. Mais pour l'instant, c'est au coeur d'une des plus longue journée de vol du voyage que nous nous apprêtons à enfin toucher terre sur l'aéroport de Nouadhibou, après bientôt 4H00 de vol depuis Laayoune, et 130L de pétrole consommés.

Sur sa péninsule de sable, au bout du Rio de Oro, Nouhadibou grille au soleil.

Sur sa péninsule de sable, au bout du Rio de Oro, Nouhadibou grille au soleil

Les échanges radio avec la tour de Nouadhibou valent le coup d'être relatés ici. Nous entamons notre descente sur la ville que nous avons en vue, quand on entend le contrôleur et un autre aéronef dans les parages converser avec difficultés 5000ft plus bas que nous. La tour, semble-t-il un peu perdue par le laborieux échange radio, prend le soin de nous avertir "qu'un avion, de type hélicoptère, survole la ville à basse altitude" (à prononcer dans sa tête avec un fort accent africain). Peu d'émoi dans l'avion; on avait déjà entendu et compris le message de l'aéronef et qu'il ne représentait absolument pas de danger pour nous, nous descendons encore et intégrons une longue vent-arrière main-droite.

Nouhadibou - Le port de pêche

 

Nouhadibou - Huttes et épaves près du port

Notre base au dessus des épaves de bateaux qui jonchent la baie et le port est soudain interrompue par les exclamations du contrôleur qui rappelle à l'ordre un camion qui venait de traverser la piste pour rejoindre un chantier à proximité : "Mais ça n'est pas possible, là ! Hey le camion !?!?? Vous, vous, v...., vous n'avez pas le droit de traverser la piste sans autorisation, là ! C'est dangereux !". Cependant rien n'y fait, et 30 secondes plus tard, un autre camion pénètre sur la piste, donnant droit à une crise de panique dans la tour de contrôle : "Mais là ! Ça… ça n'est pas possible, là ! Les camions ! Vous ne pouvez pas traverser de cette façon là ! J'ai des avions qui atterrissent là ! Ça va prendre des sanctions militaires là ! Vous viendrez me voir avec des officiers. Golf-Kilo-…euh… Lima-Fox-Kilo-Golf, enfin, l'avion qui arrive là, vous avez vu les camions ??? Vous les avez vu ?". Nous, établis en finale sur notre plan de descente, un cran de volets, observons avec humour la situation, et nous apprêtons à atterrir sur l'immense piste, prêts à remettre les gaz en cas de rencontre avec un de ces intrus. "Nouadhibou, de F-KK, on a visuel sur les véhicules, pas de danger pour atterrir, restons vigilants, prêts à remettre les gaz si besoin».

Nouhadibou - Alignés en finale sur la piste

Les camions se tiennent finalement à carreau, et l'on touche terre en pays inconnu, au milieu des sables, en bordure de la ville, une bourgade infime si on la compare à l'immensité désertique qui l'entoure de toutes part.

Sur le tarmac, balayés par le vent et accablés de soleil, un avion de l'ONU, et un hélicoptère de l'armée mauritanienne. Quelques chiens errants, autant de militaires en uniformes, et quelques ouvriers. Deux militaires s'approchent tandis qu'on s'extirpe du Robin.

Nouhadibou - De la compagnie

Verrière ouverte, le vent fait difficilement oublier le mercure déjà haut, et ce soleil vertical qui ne pardonne rien. Puisque nous venons du Maroc, les militaires se montrent d'abord méfiants, puis après nous avoir tous emmenés dans leurs quartiers pour étudier nos visa (nous avions acheté à Paris des visa de type " entrée multiple ") et les raisons de notre venue, leur clémence nous est acquise.
Il est alors temps de se diriger vers la tour, de payer les taxes, de refueler, et de prendre la météo sur le chemin qu'il nous reste à faire. S'imaginer ce soir à St Louis du Sénégal nous paraît encore complètement irréel, et j'ai presque peine à l'écrire dans ce journal sans douter de ma santé mentale…

Nouhadibou - Cyril s'en va à la tour de contrôle

Les locaux de la tour de contrôle, ombragés et ouverts au vent, sont un havre pour moi. Cependant personne n'est en vue, et seul un vieux bloc de plans de vol traîne sur le grand comptoir sombre. Tandis que Cyril monte saluer notre contrôleur aérien en haut dans sa tour, j'en profite pour soulager mes organes dans d'immondes chiottes " à la turc " les séquelles de ces quatre ou cinq heures de confinement. Un défi tant pour les narines que pour les muscles ischio-jambiers.

En l'espace d'une demi heure, un nouveau plan de vol est déposé, et la question des taxes est réglée " à l'amiable ", grâce à quelques euros et dollars en poche. De manière générale, il est souvent possible d'annoncer 2 pilotes au lieu d'un, et donc de réduire à 2 les passagers à qui s'appliquent les taxes. Pour le reste, le calcul des taxes est à chaque fois un vrai imbroglio, et mieux vaut prendre le temps de discuter si l'on ne veut pas être assimilé à un 747-400 rempli ras la gueule de touristes Néerlandais. Quand en plus on assure le fonctionnaire qu'on va revenir la semaine prochaine avec un petit cadeau pour lui, l'atterrissage et la facture se font aussi léger qu'une plume!

Nouhadibou - Vue sur le parking, depuis la tour

Pendant ce temps, Cyril rend une visite de courtoisie à notre cher contrôleur aérien, qui lui présente sa tour de contrôle, et la discussion s'engage. Notre venue tout au long de ce parcours en étonne plus d'un. En dehors des aéroports, c'est souvent difficile et gênant d'expliquer les moyens de notre arrivée, et l'on préfère en général rester vague sur notre but, notre parcours et surtout notre moyen de déplacement. L'équilibre des relations entre les gens que l'on rencontre et nous pourrait s'en trouver terni. Et puis en Afrique, personne ne s'étonne que quelqu'un «doive reparti demain, ver le Sud, avec les moyens qu'on trouvera...»ou encore vienne simplement «d'un long voyage». Heureusement.

Nouhadibou - Le contrôleur aérien

Avant de repartir, il faut régler la question de l'essence. Les réservoirs sont quasiment vides, et quand le pompiste arrive sur son petit tracteur, de rudes discussions s'engagent. Les montants en jeu sont importants, et les règles locales varient d'une manière qui est hors de notre zone d'influence. Alors on subit un peu les desiderata de ces pompistes et de leurs supérieurs, qui ont littéralement notre voyage en main. 130L de pétrole, à 2.6EUR le litre, ça donne une note plutôt salée, et aide à éveiller notre vigilance pour la suite de l'aventure. Mais il suffit de regarder une carte de la région pour constater qu'il pourrait être à 10EUR/L, et on trouverait encore cela un miracle!

Nouhadibou - Les complications de l'avitaillement


Sous le soleil de midi, l'avion immobile projette une ombre étonnante : on dirait un plan technique de sa structure, une projection parfaite de ses formes sur le sol. La dérive n'est plus un trapèze, main un pur rectangle sombre. Les chiens s'intriguent visiblement avec nous de cet étrange phénomène, et décident d'y réfléchir de plus près. Nous les imitons et entamons une (délicieuse?) boîte de maquereaux, pêchés en plein Leclerc à 4000km d'ici. Le repas est frugal, les appétits légèrement troublés par ce mode de vie d'aventuriers volants que la fatigue plus que la faim accablent à l'heure de midi. Petite sieste, une rapide préparation de log de nav pour longer la côte Mauritanienne - rien de bien compliqué c'est évident. Bref, chacun vaque à ses occupations et se détend un peu avant de repartir pour la dernière étape du jour.

Nouhadibou - Plan de nav express

 

Nouhadibou - La sieste

 

Nouhadibou - Lecture

 

Nouhadibou - C'est pas tout ça, mais... faudrait penser à y aller!

Et l'heure du départ arrive. Il est déjà tard, plus tard que dans nos plans. Le soleil est haut, et le ciel sur nos têtes est presque rendu blanc. Avec ces vents du Nord qui nous poussent encore aujourd'hui, la traversée de la Mauritanie ne devrait pas nous prendre plus de 2h30. Nous démarrons le moteur, échangeons quelques mots avec notre ami contrôleur. Dieu sait ce à quoi il pense du haut de sa tour. Peut-être à notre venue, comme un mirage bleu et blanc dans le ciel. Peut-être à ses camions, sur la piste. Au sable qui entoure sa ville. Ce sable omniprésent, et qui s'apprête à nous saisir.

Nous mettons cap au Sud et survolons la baie du Rio de Oro. Devant nous le banc d'Argain, réserve célèbre pour ses oiseaux, tortues de mer et autres créatures microscopiques qui sont déjà invisibles à nos yeux, juchés trop haut dans le ciel. La loi interdit un survol à moins de 3000ft, et sous nos ailes l'eau turquoise joue d'infinies gammes de couleurs avec le sable jaune.

Côte Mauritanienne - Le banc d'Argain

Malgré les couleurs qui ravissent les yeux, jamais je crois je n'ai vu la Terre aussi plate. Galette dorée sans épaisseur, plus lisse que l'océan. Pas un rocher, pas une dune, pas un arbuste, pas le moindre caillou à perte de vue. C'est inconfortable pour l'esprit d'être le seul élément brisant cette harmonie à deux dimensions. D'être une singularité dans l'espace, hors du plan. On ne se sent pas à sa place. On ne sait même plus si on avance ou pas. On doute, soudain, de l'existence. On se sent hors des limites d'un simulateur de vol; vous savez, quand les décors ne sont plus pré-chargés, mais auto-générés sur la base d'un pattern très basic, répété à l'infini, dont l'unique fonction est de ne pas créer trop de discontinuité avec les décors normaux...

Côte mauritanienne - définition du plan


Cette singularité, elle me fait soudain penser à mon institutrice de CP ou de maternelle. J'avais peut-être 6 ans. Pour je ne sais quelle raison, et sûrement après mes nombreuses frasques au cours de l'année, elle m'avait envoyé une carte. Sur la couverture, on voyait une foule, au milieu de laquelle se trouvait un E.T. Vous savez, l'extra-terrestre de Spielberg? Quand on ouvrait la carte, on pouvait lire à l'intérieur ces mots qui m'ont suivi : "Tu n'es vraiment pas comme tout le monde". A l'âge ou la normalité est un gage de socialisation, j'avais étrangement perçu (inconsciemment au départ) cette carte comme un encouragement au non-conformisme, malgré beaucoup d'années de solitude et de timidité qui s'en suivirent.
Aujourd'hui, nous sommes quatre E.T. sur une bicyclette, fonçant vers le soleil dans un monde de carton pâte. Rien n'a vraiment changé…

Après de longues minutes à se sentir figé dans l'espace infini, nous établissons contact avec Nouakchott. Les points de report s'enchaînent à mesure que l'on s'extirpe de notre rêve de sable jaune. Doucement le brun et l'ocre prennent le relais, et l'atmosphère s'opacifie. Nous croisons la capitale mauritanienne avec la promesse d'y revenir sur notre chemin de retour, pour découvrir ses secrets et ses habitants. Mais présentement, nous restons focalisés sur notre objectif du jour, objectif de toujours pourrait-on dire, puisqu'il s'agit de Saint Louis du Sénégal. «Nous n'en n'avons jamais été si proches!»se lance-t-on en guise de motivation. En effet, à peine trois cent kilomètres nous en séparent et plus rien ne peut maintenant nous empêcher d'y arriver.

Nouakchott - La capitale

Une fois la ville passée, nous descendons un peu pour survoler la côte. Mais la chaleur se fait pesante dans l'avion. Malgré les aérations grandes ouvertes, le soleil cogne si fort qu'il faut s'abriter derrière nos chechs pour ne pas grille comme des crevettes. Un coup d'oeil à l'OAT (température extérieure): l'aiguille est en butée à 43°C... Inquiets, nous posons nos yeux sur l'indicateur de température d'huile : 99°C. Depuis combien de temps ne l'avons-nous pas regardés? Quelle température fait-il vraiment à l'extérieur? 50°C? 55°C? 4 paires d'yeux scrutent les mouvements de l'aiguille de température d'huile. Invariablement, toutes les 3 minutes, elle prend 1 degré. Bientôt, elle marque 107°C, L'arc rouge est proche. Que faut-il faire? Atterrir d'urgence sur la plage ou chercher la route dans l'intérieur des terres, tant que le moteur est encore en état? Faire demi-tour et revenir sur Nouakchott? Monter pour trouver plus d'air frais, au risque de faire chauffer l'avion encore plus? Voler au dessus de la mer pour espérer un air plus frais?
Tous ces scénarios sont envisagés et défilent dans nos têtes. Les visages se crispent. Mais nous restons soudés, plus que jamais.

Côte Mauritanienne - 107°C d'huile - Les visages se crispent

Finalement nous tentons de grimper. Oh, pas vite. On tire le manche et montons sur l'énergie accumulée, sans pousser le moteur (avec mixture évidemment plein riche). Quand la vitesse tombe à 80kt, on repart en palier pour deux ou trois minutes. Cinq cent pieds de gagnés. Ainsi, pas à pas, l'avion prend de l'altitude. Mais à notre désespoir, l'aiguille de température extérieure reste au taquet, 43°C. Les tables donnent 2° de décroissance par 1000ft. S'il faisait 50°C près du sol, il faudrait atteindre 6000ft pour tomber à 38°C... L'huile, elle se stabilise autour de 107°C. Nous décidons que si elle passe dans le rouge, nous retrouvons la route et tentons un atterrissage, pour redécoller à la fraîche le soir venu, voire le lendemain matin. En espérant la clémence des Maures.

Côte Mauritanienne - Malgré l'angoisse partagée, le vol continue

Nous remarquons que les vents nous dérivent désormais vers la mer, et l'air qu'ils nous apportaient pour nous pousser vers le Sud avait soudain stoppée. Nous revoyons nos estimées, et comprenons que désormais, le vent vient du plus profond du continent, nous soufflant dans les ailes un air brûlant du Sahara. Ça, nous ne l'avions pas prévu. Et pourtant, les pionniers de la ligne Casablanca - Dakar pour l'Aéropostale avaient déjà observé le phénomène : la carte ci-dessous, dessinée par Joseph Roig en 1923, illustre à merveille ce phénomène qu'il a lui-même dû combattre il y a 84 ans de cela. De forts vents favorables qui vous poussent dans le dos entre Cap Juby (Tarfaya) et Port-Etienne (Nouadhibou), avant de tourner et venir plein Est jusqu'à Saint Louis. Mais nous ne découvrirons cette carte qu'une fois rendus au Sénégal...

Carte des vents dominants - Joseph Roig, 1923

Nos paliers nous amènent à 5500ft. Aucune communication n'est encore établie avec Saint Louis, et Nouakchott est déjà trop loin. Nous ne distinguons pas la route, et s'est enfoncée de plus de 40km dans les terres à notre hauteur. Puis 6000ft. Et enfin le thermomètre reprend vie et l'aiguille décroche du taquet pour indiquer 41°C. L'huile, elle, semble même être descendue à 106°C. Les signes sont favorables, et nous savons maintenant que notre choix a été le bon. il faudra juste penser à dire à Edmond, notre mécano, d'installer un thermomètre qui offre une plus grande plage de valeurs! Voyons voir... 41°C à 6000ft, cela veut dire... 53°C au sol; à l'ombre; au bord de la mer. Tabarnac. Mais qu'est ce qu'on foutait si bas dans une fournaise pareille?

Mauritanie - Les reliefs se font plus changeants; la frontière approche

Plus concentrés sur nos jauges de températures que sur les paysages qui défilent sous nos ailes, nous maintenons maintenant 6500ft et ne rêvons plus que d'une chose, c'est d'accrocher un contact radio avec le Sénégal. A l'horizon, on croit deviner quelques tâches de verdure. Peut-être le fleuve Sénégal qui étire ses méandres? La frontière est donc proche. «Saint-Louis, de F-GLKK, vous nous recevez?»

 

suite du voyage... Saint Louis du Sénégal
Voyage retour à Nouhadibou