PARIS - LES MUREAUX
- LFXU -

(19 mai 2007)

Deux heures que nous sommes partis de Biscarrosse, et il nous tarde d'arriver enfin à destination. Nous avons dépassé Chartres, et les zones de Paris nous obligent bientôt à redescendre sous la couche nuageuse, si l'on ne veut pas pénétrer dans les TMA de classe A qui entourent la capitale comme un énorme champignon. Nous avisons donc une trouée, informons le trafic et descendons en douce spirale jusqu'à 2500ft.

Percée sous la couche

Sous les nuages, le paysage est plutôt gris. Quelques fenêtres laissent paraître le soleil, pour éclairer la campagne d'un doux sourire. Mais pas vraiment le temps d'admirer ces champs et villages si familiers : les avions sont nombreux dans le coin, et en l'espace de vingt minutes, nous avons en visuel plus d'aéronefs que pendant les trois semaines de vol! Les fréquences radio sont chargées, et ça se bouscule aux abords des terrains. D'ailleurs, ils sont tellement nombreux et rapprochés dans la couronne parisienne qu'on ne sait parfois plus sur quelle fréquence s'annoncer, ni lesquelles monitorer. Et les avions non annoncés ne sont vraiment pas rares dans les parages... Tout cela nous demande encore un dernier effort de concentration; nous arrivons.

Près de Chartres, aux portes de l'Ile de France


Nous passons juste au dessus du VOR de Rambouillet, en en prenant une photo pour le souvenir. Nous laissons Toussus-Le-Noble sur notre droite, puis St Cyr, à la hauteur du château de Versailles. Sur la gauche, à l'horizon, nous repérons les deux cheminées de Mantes-la-Jolie, toujours fidèles au poste. Enfin c'est Beynes et ses planeurs, sur notre route, qui voltigent au dessus de nous.

A quelques kilomètres au Sud de la Seine


Finalement, n'y tenant plus, nous lançons dans la radio, sur 122.95MHz, ce message rempli de fierté un peu puérile qu'on ruminait depuis des heures :

«Les Mureaux, F-GLKK, de retour de Dakar. À huit nautiques de la vent arrière 28.»

Le message est envoyé; la réalité nous tend les bras. Plus que quelques minutes de vol, d'excitation silencieuse. Je sens mon coeur se serrer; il ne sait pas s'il veut rentrer. Il ne sait pas s'il veut parler, mettre tout de suite des mots sur ce voyage. Rencontrer notre passé, laisser filtrer ces sentiments. Timide, fragile, il ne sait plus. Il n'a peut-être jamais bien su.
Et pourquoi ne pas fermer les yeux et rester en l'air quelques jours? S'oublier, oublier le monde, oublier que l'on aime. Oublier qu'on manquerait à d'autres, juste disparaître, égoïstement. Pourquoi depuis toujours, tous les voyages en avion finissent-ils au sol?

Les Aluets-le-Roi, Équevilly, Bouaffle. La Seine est en vue. Les Mureaux aussi. Les pensées qui s'entrechoquent sont sans effet sur notre trajectoire; la vitesse reste la même, la vie défile sans notre accord. Et puis en même temps, je rêve d'atterrir et de tracer un point final au succès de cette aventure. Se dire "que c'était pour de vrai, tout ce qu'on a vu, tout ce qu'on a fait". Pour y apposer le sceau de la réalité, il faut bien qu'on se pose, qu'on rende l'avion au mécanicien, qu'on rende des comptes et des histoires à tous ceux qui nous ont vu partir dans le lointain. A Edmond, qui n'aurait pas parié sur notre retour.

On intègre la vent arrière du terrain des Mureaux. Subitement, en sortie de virage, le film de notre aventure se superpose et s'aligne avec tous mes souvenirs d'exercices milles fois répétés, le long de la ligne électrique, quand je tournais en rond autour du terrain pour que les repères s'ancrent dans ma tête récalcitrante.

Près de Chartres, aux portes de l'Ile de France

Dans notre ligne de mire, on a Paris, qui étire ses bâtiments et son histoire vers le ciel, à quarante kilomètres de nous. La Tour Eiffel, bien sûr, en plein centre, reconnaissable entre mille. Montparnasse aussi, et les tours de La Défense. La forêt de St Germain en Laye nous sépare de la capitale, et nous coupe de la chape de grisaille qui souvent l'accompagne. Mais aujourd'hui est un beau jour; nous arrivons après la pluie, qui a lavé le ciel durant la nuit et n'y laisse que des plaisirs aux yeux.

Vue sur Paris

En bout de vent arrière, au dessus de Vernouillet, on tourne en étape de base.

Étape de base, sur Vernouillet

Puis en finale, à la hauteur du pont de Triel. Triel sur Seine; ma ville. Mes parents. Mon enfance, mon adolescence. Le bout de pays d'où je suis, et que j'ai appris à découvrir et aimer à mesure que je m'en suis détaché. Un coin banal, que je saurai raconter à ma belle dans deux jours quand elle viendra me rejoindre, et découvrir à son tour ma terre natale. Un coin que je ferai vivre des émotions et des détails qui m'ont touchés et qui m'ont vu grandir; qui m'illumineront tout particulièrement cette fois quand je les raconterai, ému.

J'ai beau désormais vivre au Canada, c'est encore ici que je les ai, mes grands espaces à moi. Dans le jardin de la maison, dans ce qu'il reste des Collines, dans le bois de l'Hautil, ses sentiers, ses clairières, ses fondrières, ses champs de violettes. Dans la rue de la Fausse de Haumont, quand je jouais au foot avec mon ami Pierre, mon meilleur ami; toute une époque. Les petites rues de Pisse-Fontaine, l'observatoire du Château de la Tour. Le vieux terrain de football, à l'Hautil; les amis, le froid l'hiver. La marre à l'âne - décédé. Les Hublins, les Châtelaines, Jules-Vernes. Les écoles, les mauvais coups, les solitudes. L'Église, où j'ai vu ma soeur se marier il n'y a pas si longtemps. Et la maison de mes parents.

Triel sur Seine

En longue finale au dessus des bassins de Verneuil, je prends les dernières photos de nos quatre visages. Chacun est dans sa bulle, à sa manière. Que se passe-t-il derrière nos verres fumés? A l'intérieur de nous? Les mots ne sortent pas, mais je crois qu'on exprime tous un peu à notre façon ce frisson qui nous prend, dans la joie du moment. Dernières secondes, bien à nous. Portraits qui transmettent tant de sens; de non-dit. Je suis fier d'avoir ces amis là.

Dernier portrait - Manu

 

Dernier portrait - Cyril

 

Dernier portrait - Stéphane

 

Dernier portrait - Olivier

Le bruit du train qui touche. Les tendres chaos du gazon. Roulage. On dégage sur le taxiway, en bout de piste, là où se situe le club. Grands signes à Benoît qui est avec un élève aux pompes.

Courte finale aux Mureaux

 

Piste dégagée

Le bruit du train qui touche. Les tendres cahos du gazon. Roulage. On dégage sur le taxiway, en bout de piste, là où se situe le club. Grands signes à benoît qui est avec un élève aux pompes.

Les Mureaux - Fin de l'aventure

Tarmac. Jeté de godasses. Fin de l'aventure.

L'équipe

Silences. Pleins. Lavage complet de l'avion. Huile. Parking.

Lavage total

On déballe nos affaires. On raconte l'essentiel à Benoît, sans réellement trouver les mots, et peut-être presque déçus désormais de ne pas avoir rencontré de plus gros soucis. Je le remercie surtout, avec émotion, pour sa confiance et son soutien. On lui doit tellement. Je ne sais pas quoi dire.
Communiquer.

On vide l'avion

Alors on remplit le carnet de route, de faits : 51 heures et 45 minutes au compteur général. 48.8 heures passées dans les airs.

Cartent de route - Extraits

Je fixe les colonnes qui atteste de ces quelques chiffres, ce résumé de vol qui, malgré les tampons des escales, oublie tout le reste. Je la regarde l'encre sécher, un nœud dans la gorge

C'est dur à croire, mais c'est écrit :
c'est fini.