TARFAYA - طرفاية
Cap - Juby

(2 mai 2007)

Cap Juby. Étoile polaire de ce voyage. Tête d'épingle sur nos cartes, qui engloutit à elle seule tout le sable d'Afrique, toutes ses côtes, toute l'émotion du vol.
10 000 km de voyage, d'escales et d'amitiés comme des liens tendus vers ce point, synthèse de toutes les destinations
.

Vers un berceau du Petit-Prince

En descendant d'Agadir, guidés par la plage sans fin qui sépare l'océan du désert, les dimensions s'étirent, le temps se relâche, les repères disparaissent. Même les contacts radio se font rares. Très rares. Une fois passés les dernières montagnes, les dernières traces de vie et de relative verdure, c'est le vide qui s'impose. On se dirait en dehors de la carte. On semble avoir perdu pied, perdu tout contact avec le Maroc; rien d'autre à quoi vraiment se raccrocher, se rassurer. Plus une main à saisir. Certes, il y a bien ce contact radio avec la FIR* des Canaries, lointaines, détachées. Mais on les perds bien vite dès qu'on descend tâter les mottons de ouate* qui parsèment le ciel. Alors avant que la sécheresse du Sahara ne les avale, on profite du spectacle et du relief qu'ils donnent encore au ciel.
Une liberté totale de vol s'offre à nos ailes; et pourtant la trajectoire n'a jamais été aussi précise, nécessaire à suivre. Aussi rectiligne que l'unique route qui relie Agadir à St Louis. Pas besoin de contrôleur pour nous empêcher d'aller à gauche: l'immensité désertique se suffit à elle-même pour décourager les explorateurs les plus intrépides. Pas non plus envie d'aller à droite: l'Atlantique serait plus dangereux encore que le sable; et puis évidemment, nous n'avons pas de gilets de sauvetage: la chasse aux kilos ne leur a laissé aucune chance.
Alors pour changer de paysage, il nous reste l'axe de tangage. "Hop" le nuage. "Wowww" la plage, les vagues. "Vvvvvouiiin" la route. Liberté paradoxale qu'on se plait à exercer, comme pour s'assurer qu'on existe bien ici, qu'on est toujours vivants. Combien d'heures dans ce double désert? Le plan de vol doit le dire. Moi je ne sais pas. Peut-être n'en suis-je toujours pas sorti ?

Quelques minutes avant d'arriver à Tarfaya

Ça et là, une épave de navire marque le paysage. Monstre de métal réduit ici à des proportions ridicules - et que dire de nous. Ils font tellement partie du paysage que nos cartes de vol des années 80 référencent les plus imposantes, comme repère visuel aéronautique. Aucun espoir de les voir un jour disparaître. Et d'ailleurs, qui cela gêne-t-il? Toute trace de vie (même passée) est bonne à prendre, et arrache un sourire de satisfaction, tel un chasseur apercevant une empreinte d'animal : "il y en a un qui est passé par là". Nous sommes des chasseurs de vie.

Survol d'une épave

Et puis le voilà. Enfin. Le village de Tarfaya - alias Cap Juby. Sentiment irréel, comme au réveil d'un rêve; un vrai cette fois. Je ne suis plus très sûr de ma propre réalité. Les yeux se mouillent, inéluctablement. Et tout se chamboule dans ma tête. Les lieux, la mémoire, le mythe, le vol, la vie. Le vide de l'alpiniste aussi qui atteint son sommet, et n'a soudainement plus de mouvement à faire, plus d'efforts à donner, de pente à conquérir. L'émotion, intense, comme unique souvenir.

Arrivée à Tarfaya, depuis Agadir

Le survol du village, et l'atterrissage sur l'antique piste est soumis à de très fortes restrictions, nous apprendront les militaires de Laayoune. Ne le sachant pas encore, on se permet un passage splendide au dessus des lieux. Même du ciel, pas facile de déceler la piste, recouverte de sable et fondue dans le paysage. Les anciens bâtiments Latécoère sont encore devinables, et l'éternel Casa De Mar trône au large, battu par les flots. Le plus surprenant quand on arrive ici avec seulement en tête l'image laissée par St Exupéry, c'est le développement que les lieux ont pris. D'une poignée de bâtiments empruntés aux Espagnol et cerclés de barbelés, une véritable ville est née dans ce coin perdu du Sahara, à des heures de route de toute trace de vie humaine. C'est que Tarfaya, de part sa situation géographique relativement proche des Canaries, est le lieu de passage de quantités d'immigrants illégaux venus de toute l'Afrique, et qui espèrent gagner l'Espagne sur des embarcations de fortune. Tarfaya est pour beaucoup un lieu de passage, un transit plus ou moins long. Les autorités marocaines imposent de très sévères mesures de sécurités pour fermer cette frontière que l'Espagne aimerait voir moins poreuse. Ceci explique la forte présente d'installations militaires dans la ville et aux abords. Mais le plus grand danger, pour ces immigrants, ce ne sont pas les militaires, mais plutôt les forts courants qui imposent leurs lois dans le détroit et livrent plus souvent qu'à leur tour les hommes aux récifs, à la soif et à la mort.

Demi-tour pour un survol (basse hauteur?) de Tarfaya

 

Casa de Mar

 

Survol de Tarfaya et des anciennes installations

 

La station radio?

 

La ville nouvelle, géométrique et vide

Passage éphémère sur ce lieu de mémoire. Fierté infinie de s'y être rendu, en avion, à force de persévérance. Émotion inoubliable, difficile à partager. Le travail est intérieur. A vrai dire, je ne sais pas la portée que ce passage a pour mes compagnons de voyage. Je ne sais même pas s'ils m'ont vu ou entendu verser des larmes dans le micro. Qu'importe. J'ai su échanger avec eux le goût de cette aventure, de ce voyage incomparable. C'est tout ce qui compte.

Méditation au dessus de Cap Juby

On devine ici l'ancienne piste, remise en état à chaque année lors du passage du Rallye Toulouse - St Louis. Pas de regret de ne pas l'avoir fait. La solitude de nos vols nous place dans un état d'esprit tellement différent, qu'il vaut bien ce pincement au coeur.

L'ancienne piste se devine dans le sable

 

La ville et son port

 

Dernier au revoir avant de rejoindre Laayoune

 

suite du voyage... Laayoune

* FIR : Fréquence d'Information de Vol. Contrôle radio souvent informatifi, qui couvre de grandes régions.
* Mottons de ouate : Expression québécoise. Balles de coton.