FÈS
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Ville royale - 2/2
| Fès - Portrait du monde |
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16 mai 2007
Comme ordonné par Son Altesse Royale, nous devons ce martin dégager au plus tôt l'appareil de l'aéroport de Fès. Au plus tôt, cela veut dire lever à 5:30. Ouch. Cyril pensait encore être revenu à l'heure française, mais non : toujours GMT+0. Pas bien grave. De toutes façons maintenant nous sommes levés. Tout comme la ville, déjà bien éveillée malgré l'heure matinale, et prête comme toujours pour une journée d'effervescence. La responsable de la pension où nous logeons, elle, dort encore à poings fermés. Il faut malheureusement la sortir de sons sommeil, car la lourde porte de bois et de métal n'accepte que son authentique poignée comme sésame - pas les bricolages de fortunes que nous tentons un instant à l'aide d'un bout de bois. Dans un grognement serviable, elle nous ouvre l'accès et nous filons.
Cyril et moi laissons donc nos deux amis finir leur nuit, et nous sortons en direction de la porte principale de la médina. Après quelques pas, nous nous offrons un café bien corsé dans une sorte de bistro populaire déjà rempli d'hommes prêt à entamer leur journée de labeur. Revigorés, nous halons un petit taxi (11DH), qui nous transborde dans un plus grand pour sortir de la ville et nous porter à l'aéroport (120 DH).
On
apprend que le Roi est arrivé la veille, à minuit. Son confrère
d'Arabie Saoudite s'en vient demain. Le préposé à l'aéroport
nous fait un moment miroiter que l'on pourrit finalement peut-être laisser
l'avion ici... mais il aurait besoin de l'autorisation de son responsable
- lequel n'arrive qu'à 8:30. On en profite pour donner un coup de propre
à l'appareil, puisque la pluie d'hier n'a que partiellement fait son
travail. Pour tuer le temps, nous faisons aussi le ménage de l'intérieur;
je reclasse un peu les documents de vol et les replace en ordre sur le siège.
Pliage de cartes, rangement, organisation. Autant d'activités auxquelles
je tiens peut-être un peu trop... mais qui m'apportent une nécessaire
quiétude et satisfaction, en vol comme au sol.
En attendant l'heure de vérité, Cyril finit sa nuit sur l'herbe,
au pied de l'avion.
Mais quand 8:30 sonne, nous déchantons : il faut partir, pas de passe-droit.
Un groupe d'Anglais avec qui nous jasions le matin au pied de la tour doivent
faire de même, et chacun s'en va à son avion reprendre les airs.
Nous embarquons en vitesse, et obtenons juste avant eux notre autorisation
de décollage. Pour nous, c'est direction Ifrane, à quinze minutes
de vol. Cyril est aux commandes, et je lui donne les directions à prendre.
Nous restons à seulement 1500ft du sol tout en suivant le relief qui
s'élève; ainsi je me remplis les yeux des paysages champêtres
et vallonnés qui défilent à vive allure. Contact visuel
avec la piste; circuit main gauche et atterrissage avec dix huit noeuds de
vent de travers. Je reprends le manche pour la finale - sportive - au dessus
d'un méchant précipice et de rabattants heureusement anticipés.
Posé rapide, et l'on vient se garer devant la tour. Dessus est inscrit
: "Ifrane, 1660m d'altitude."
| Ifrane - L'avion est mieux ici |
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Dans
le bureau de police, je joue la surprise de n'avoir que le passeport de Manuel
à leur présenter... au lieu du mien. Avec quelques explications
rassurantes doublées d'excuses, l'affaire est classée. Je leur
laisse tout de même permis de conduire, carte d'identité, et
licence de vol - autant dire mon portefeuille au complet.
Un petit taxi nous ramène en ville, un peu plus bas. Autour de nous,
la nature est splendide, et contraste avec l'aridité observée
ces derniers jours. Les paysages ont quelque chose des Cévennes et
d'un je ne sais quoi qui semble nous avoir transporté bien loin des
images traditionnelles du Maroc. Le beau temps nous donne tellement envie
de partir en randonnée, sur le champ. Mais il faut patienter un peu,
et repartir à Fès retrouver nos amis. Nous embarquons donc,
à la gare routière d'Ifrane, dans le premier bus pour Fès,
au coût modique de 14DH chacun. D'ailleurs, impossible de la manquer,
ce bus : vingt minutes avant le départ, le "garçon à
tout faire" du bus crie à la vollée : "FÈS,
FÈS! Ouaj la FÈS, as lat Fès! As bouj lat Fès!!!!!
Yallah, Yallah...". Inlassablement. Pas besoin de traducteur pour comprendre
où l'on s'en va. Et comme ses crient résonnent encore alors
que le bus est parti et traverse les quartiers de la ville, c'est toute Ifrane
qui ne peut ignorer que le bus de Fès est en route. Les retardataires
montent en marche, et s'entassent à l'arrière, sur les genoux
des passagers ou se tenant aux banquettes.
Les faubourgs déroulent sous nos yeux d'ignobles maisons plus que cossues, à l'architecture fantasque et au mauvais goût certain, tentant semble-t-il de se faire passer pour le "village Suisse" que les Marocains prétendent y trouver. Heureusement, les horizons verdoyants font oublier les laideurs de la ville, et nous commandent d'y revenir sans trop tarder.
«FÈS, FÉS! Yallah, yallah!»...
«Fès, Fès...»
Soixante
dix kilomètres de route, quelques arrêts dans une ambiance conviviale
avec les Marocains qui voyagent avec nous. Un vieil homme s'assoit sur les
genoux d'un plus jeune, sur le banc arrière, à côté
de nous.
Et puis dans la demi somnolence qui gagne les passagers, c'est l'arrivée
à Fès, dont on découvre le palais royal au bout de l'avenue
bordée de palmiers. Attention : parmi ceux-ci se cachent des imposteurs
: des structures artificielles leurs ressemblant comme deux gouttes d'eau,
dont les palmes de plastique masquent des antennes radio pour la couverture
cellulaires. Rusé...
De retour en ville, nous retrouvons comme prévu les autres à la pension, et partons manger un morceau pour calmer nos estomacs. On s'enfile chez un marchand du coin une belle assiette de viandes diverses qui nous apporte satiété, et nous commande la sieste pour digérer et passer les chaleurs de l'heure du midi.
Une heure ou deux plus tard, nous repartons à l'assaut de la Médina, afin d'y conclure quelques achats et compléter notre inventaire de souvenirs.
| Fès - Nouvelle ballade |
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On en profite pour découvrir quelques recoins insoupçonnés de la vieille ville; mais c'est finalement en pleine rue principale que nous nous perdons de vue, et que je me retrouve seul, sans trop d'indices d'où les autres peuvent se trouver. Je remonte sur mes pas, demande, attend. Repars, reviens, rien n'y fait. J'entre dans plusieurs boutiques, mais mes camarades semblent volatilisés. En pensent-ils autant de moi? Sont ils tous les trois ensemble? Il me semblait que Manuel marchait plus en avant... Peut-être est-il aussi perdu. Trente minutes d'attente, et toujours rien, pas une tête connue. Autant se résigner. Je pars donc dans l'autre direction, plus profond dans la ville, seul et tentant de jouir de ce plaisir d'être ainsi perdu, donc infiniment libre. Un plaisir qui finalement ne s'est pas si souvent produit au cours ce voyage.
| Fès - Perdu dans la Médina |
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Être seul peut parfois être un grand privilège, qui sonne mal si on le réclame ou l'impose directement. Se perdre est dans son principe un vrai coffre aux trésors; alors je fais contre mauvaise fortune bon coeur, et je plonge dans cette aventure intérieure, redécouvrant la ville et la vie alentours sous un prisme différent.
| Fès - L'envers de la Médina |
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Plusieurs heures plus tard - Dieu seul saurait dire combien - je profite d'avoir retrouvé le café de la veille pour écrire quelques lignes au dos du seul papier que je retrouve sur moi, une vieille déclaration de douane de Dakhla; je repose ainsi mes pieds, lassés des pavés et de la foule.
| Fès - Écriture |
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«Se
perdre dans la Médina de Fès. Se perdre et laisser le soleil
se coucher sur nos certitudes et nos doutes. Se perdre les pieds au sol, et
huit Dirhams en poche. Un petit pain, un thé à la menthe, et
un don à plus nécessiteux que moi. Se perdre une dernière
fois avant de retrouver les siens, dans un monde bien tracé, rectiligne.
Se perdre une fois le désert vaincu - ou humblement franchi; se perdre
et s'en donner le droit, le privilège.
N'être personne. Ni toubab, ni pilote, ni Français, ni client.
Et s'endormir sur cet anonymat.
Trois jours et c'est le retour. La fin d'un voyage, l'escale finale, ou presque.
Toujours cette peur de rentrer. De retrouver les choses, comme elles sont.
De garder au fond de moi cette légère tristesse, cette nostalgie
du voyage, du voeux intime accompli; réalisé. Cette fierté
personnelle que les autres ne peuvent pas comprendre. Ce décalage de
l'espace et du temps, si bien décrit par St Ex dans Courrier Sud. Petites
solitudes qui précèdent les grandes.»
| Fès - Mosquée |
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«Mais
c'est Anick que je revois lundi. Elle aussi achèvera son voyage. On
partagera en gourmets, en connaisseurs ce double retour au calme. Peut-être
sans mots. Ou des mots bien banals; trop vagues. Le prochain voyage, c'est
bien ensemble qu'on le fera. De concert. Comme une autre victoire, partagée.
Il me fallait cependant finir celui-ci seul, ou disons seul avec mon enfance,
mes vieux rêves, mes vieux amis. Il est temps désormais de regarder
devant, loin très loin, ensemble, vers de nouvelles conquêtes,
vers de nouveaux rêves à bercer.»
| Fès - Sur les toits |
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Le soleil se couche derrière la mosquée qui me fait face. Sur son toit, deux jeunes gens semblent discuter, en ombres chinoises, près d'une antenne télé. Je les observe et n'arrive à décrocher mon regard de ce banal contraste. Je n'écris plus, mais profite encore de cette méditation solitaire, volée au temps. Me vient l'envie de d'entrer dans cette mosquée, y poursuivre mon aventure intérieure, juste quelques instants. Mais je reste assis, les yeux perdus dans le néant, pas encore prêt à endosser une spiritualité pré-établie, quelle qu'elle soit. Ce ne serait pas juste d'y entrer qu'en spectateur.
A
la nuit, je remonte la ville jusqu'à la pension, traversant ses rues
qui se vident lentement. Par chance, mes amis sont déjà rentrés
et m'y attendent, heureux de me revoir. Ils m'expliquent qu'ils étaient
juste entrés tout au fond du magasin d'un marchand de tapis, chez qui
ils ont pris leur temps pour négocier à bon prix quelque sept
tapis, qu'ils posteront demain pour ne pas alourdir l'avion.
A la joie de se retrouver répond l'appel du ventre, calé par
une pastilla en terrasse comme pour fêter nos retrouvailles. Même
si personne ne s'en est vraiment fait pour l'autre (Cyril et Stéphane
en ont vu bien d'autres dans leurs voyages de par le Monde), on a plaisir
à partager ce repas entre amis si soudés. Entre nous, peu de
mots suffisent à se comprendre, à s'épancher, à
s'estimer. Pour finir la soirée, chisha pour tous, vautrés dans
des gros poufs, et thés à la menthe. Peut-être sent-on
déjà la fin du voyage qui s'approche. On a besoin de faire durer
ces beaux moments encore un peu, juste un rien. Pour s'en souvenir ce soir
dans nos lits. Toujours, on espère. Dehors, la rue est presque vide,
abandonnée. Il est déjà tard.
| Fès - De nuit |
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«Le marchand de fruits range ses étals. Le soir est tombé - la chaleur aussi. Lumière orangée dans la ville. Une poignée de fruits pour un dernier client. Les chats errant reprennent la ville aux hommes; toilette nocturne.»