LE
GOÛT DU DESERT
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Laayoune - Dakhla - Nouhadibou -
(3 mai 2007)
Si nous pensions avoir déjà tâté le pouls du désert pendant ce voyage, nous nous mettions le doigt dans la dune. Tout ce que nous avions pu imaginer de plus immense, de plus extrême et splendide attendait qu'on le survole, qu'on le vive à tire d'aile, aujourd'hui même. Il est dommage de devoir restreindre ces immensités à la taille d'une carte postale sur un écran d'ordinateur. Il faut alors, tout comme le petit prince s'adressant au pilote, un brin d'imagination pour y voir le goût du désert que nous découvrons ce jour, et que l'on gardera en bouche tant qu'on saura le revivre en rêve.
Le Sahara, c'est à chaque latitude, une vision différente. A chaque altitude, une structure qui change. Le matin, le soir, en plein midi, sa face se transforme sans cesse. Sous les nuages, au contact de la mer, il évolue, ondule, se craquelle ou se liquéfie. Insaisissable il offre au voyageur une palette infinie de souvenirs, à l'aviateur un terrain de jeu magique - mais dangereux. Envoûté par sa beauté, on a le goût de descendre, descendre, toucher sa structure, sa cristallinité, ses rides les plus infimes.
| Le goût du désert - Côte atlantique au Sud de Laayoune |
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Sur une bonne partie de la côte - du Sahara occidental au Sud de Laayoune - le relief est composé d'un vaste plateau d'une centaine de mètres d"altitude, recouvert d'une couche dure de sable, peut-être deux mètres d'épaisseur, qui s'effrite lentement le long de l'Atlantique, à mesure que les eaux grugent les couches sous-jacentes. Le dessus est plat, à perte de vue, parsemé de milliards de rachitiques touffes de verdure.
| Le goût du désert - l'aridité en pointillés |
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Désert? Non. En descendant encore, encore... on peut apercevoir la vie; rare et isolée certes, mais bien réelle. Non loin de ce dromadaire, une caravane de nomades nous dévisagent. Leurs quelques tentes plantées au beau milieu du sable semblent hors du temps, hors du lieu. Hors des sentiers battus, ils ont leurs itinéraires au milieu des dunes, méprisant la route d'asphalte qui saigne leur univers.
| Le goût du désert - Rencontre du 3ème type |
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Parfois, des traces d'érosion montrent l'existence antérieure d'un cours d'eau, creusant facilement son lit jusqu'à la mer dans ce tendre plateau de sable. Ces fleuves, secs la plupart du temps, se changent en torrents quand une pluie vient à tomber. Ainsi d'impressionnants canyons se forment par endroits, obligeant la route à faire large détour de plus de cinquante kilomètres. Des plateaux isolés se forment de la même manière, par érosion de tout le paysage avoisinant.
| Le goût du désert - Oueds et Draâ |
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Quand on prend de la hauteur, la planitude absolue de ce plateau désertique pousse à aller chercher dans les nuages une trace de relief. Les dimensions s'effacent, les grandeurs perdent leur sens, et seule la mer qui gruge le sable donne à l'espace une dimension palpable.
| Le goût du désert - Côte Africaine |
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Descendre à la hauteur de la côte est le privilège rare des avions (pour peu que la vitesse accumulée leur permette de rejoindre le plateau en cas de coup dur), qui peuvent jouir de cette vue insoupçonnée quand on parcours la route en voiture. Les différentes strates de sable et de roche forment une côte toujours changeante, dont l'ocre tranche magnifiquement avec le turquoise des eaux de l'Atlantique.
| Le goût du désert - Etretat à la mode Saharaoui |
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Sous la croûte supérieure, généralement solide, s'accumulent parfois d'immenses dunes de sable, coincées entre la mer et la falaise. le spectacle est saisissant, car aux douces ondulations verticales du sable couleur d'or s'ajoute l'océan qui beigne ce paysage et lui ferait presque perdre sa désolation pourtant bien réelle.
| Le goût du désert - Dunes d'or en front de mer |
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Si l'on s'éloigne un peu de la côte, la surface du sol est un intéressant mélange de roc, de sable et de buissons. Sur une base rocheuse, une couche de sable a été portée par les vents, et recouvrent partiellement le sol. Des buissons ronds, chétifs, égrènent leur vert feuillage au milieu des rocailles sans fin. On imagine les motards du Rallye casser leurs engins sur les milliers de kilomètres de piste, ou hors-piste, attendant l'aide quand la panne survient. Car elle surviendra. Ça n'est pas fait pour ça, le désert.
| Le goût du désert - Rocaille |
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Cette route sans fin, vide, qui tire un trait d'encre au milieu des sables. Présence incongrue, tout comme l'est l'ombre de notre avion survolant ce désert. Maintenant goudronnée du Maroc jusqu'au Sénégal, elle dresse un axe d'échange très important entre ces pays et la Mauritanie qu'elle traverse de part en part. Ça et là, un camion hors d'âge, parfois arrêté sur le côté pour une réparation de fortune. Tantôt, une "4 ailes" blanche sortie de mon enfance, et dont nous nous approchons pour lui faire signe. La route est aussi une sécurité considérable pour nous, car tant que nous l'avons en vue, nous jouissons d'une piste d'atterrissage propre et dégagée de plusieurs centaines de kilomètres de long. Un luxe dont nous aimerions cependant bien nous passer.
| Le goût du désert - La ligne droite |
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Quand
les nuages s'évanouissent, que la route disparaît et que les
sables ont finit de gommer toute irrégularité du continent,
l'univers visuel se réduit à trois espaces unis, infinis.
Le ciel, d'un bleu embrasé de soleil et auquel plus rien n'oppose la
moindre ombre au sol; sur trois cent soixante degrés.
Le sable, beige, uniformément beige, sans texture apparente, sans relief
vu de haut, impalpable. Il y en a quatre mille kilomètres à
l'identique si l'on porte le regard à l'Est.
L'océan, qui cache dans une douce teinte turquoise l'infini de ses
eaux profondes et infranchissables. L'il fixé vers l'Ouest, c'est
un autre quatre mille kilomètres de vide qui s'offre au voyageur.
L'alternative est simple et la question ne se pose même pas : c'est
plein Sud qu'il faut aller, chevauchant sans relâche la frontière
de ces deux univers, du moins tant que le ciel nous épargne des tempêtes
de sable qui viendraient brouiller les cartes et nous faire perdre tous nos
repères.
| Le goût du désert - 3 infinis |
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Sur la carte, ils sont invisibles. Les atlas les ignorent, ils n'existent pour personnes. Quelques pêcheurs à qui personne ne s'intéresse, et qui le rendent bien. un coin perdu de désert, loin de la route, très loin de toute ville, de tout village. Des pirogues, une mer qui les nourrit et les fait vivre comme s'ils étaient sur une île déserte. Un camp construit de rien, sur le sable nu, au creux de rochers. Et le bois des pirogues? Sans doute sont-ils des pêcheurs, exilés d'une ville ou d'u village anonyme, quelque part plus au Sud ou au Nord, à des jours, et des jours de voyage par la mer. Peut-être cherchaient-ils l'Amérique, et ont-ils atterris ici alors qu'ils s'étaient assoupis. Quel dieu aurait fait de ce lieu leur Terre Promise? Un sable qui brûle à chaque heure du jour. Une eau salée à profusion, qui ne débouche sur rien. Et pourtant ils sont là. Depuis combien de temps? Pour combien de temps? Combien d'eau potable ont-ils? Comment s'en procurent-ils? Peut-être du troc de leur pêche au bord de la route, pourtant si loin... beaucoup de questions qui restent sans réponses, à mesure qu'on s'envole à tir d'aile pour poursuivre notre route. Eux comme nous ne paraissent qu'un mirage qui passe.
| Le goût du désert - Village au bout du monde |
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Parfois, la présence la plus incongrue habite cet univers de sable. Assis sur la plage, un énorme canne à pêche en main, un homme regarde les vagues déferler lentement jusqu'à ses pieds. Il fixe son bouchon, dont dépend sa survie. Il offre une hallucinante impression de détachement. On imaginerait sans peine la digue de béton, le front de mer et ses façades colorées, les chalutiers, les passants, la criée derrière lui. la cohue des voitures, camions, mobylettes. Un marchand de glaces, une crêperie, un cours d'eau se jetant dans la mer, une petite marina pour de modestes bateaux de plaisance. Une campagne verdoyante en arrière plan, et des enfants qui jouent sur les galets, sous le cri lancinant des mouettes. Mais non, rien. RI-EN. Que s'est il passé? Un ouragan aurait tout emporté? Une sécheresse, un explosion nucléaire aurait tout rayé de la carte, et recouvert de sable tous les débris? Sûr que les poissons n'imaginent pas trouver un hameçon sur ce rivage désolé! Mais quel secret détient cet homme? Entre mer et désert, il est le centre de l'univers. A quoi rêve-t-il? Comment survit-il? La race humaine pourrait disparaître qu'il ne décrocherait pour une seconde les yeux de son océan.
| Le goût du désert - L'homme isolé |
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Parfois de larges dunes se dessinent, comme posées sur le sol. Croissant d'environs100m de longueur, peut-être 20m de hauteur en moyenne, l'infini finesse du sable qui les compose tranche avec les motifs truc grossiers du sol avoisinant. D'avion, le relief est extrêmement difficile à estimer, et la prudence est de mise pour éviter une erreur de pilotage. Délacées par le sables, ces dunes se déplacent, grossissent ou s'éparpillent, recouvrent des villages ou tout autre excroissance qui leur permet de se fixer, quand elles ne décident pas tout simplement de s'envoler haut dans le ciel et d'obscurcir ainsi des milliers de kilomètres carrés, pendant des jours et des jours dans une chaleur infernale.
| Le goût du désert - Dunes |
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Oublier la fournaise et cette vue incessante du sable sous nos ailes, rêver quelques instants à une plage accueillante et radieuse, aux eaux turquoise et moutons d'écume blanches. Pour cela, il faut descendre, descendre encore quelques instants. La plage servira de piste en cas de pépin, et l'on en profite pour recaler l'altimètre au QNH... Ces instants, toujours courts car nécessitant une bonne énergie cinétique pour les rendre sécuritaires donnent l'illusion d'une géographie accueillante digne des Landes hors saison. C'est cela. «On doit être hors saison.»
| Le goût du désert - Beignade |
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Quand nous passons Dakhla, avec vingt-cinq minutes d'avance sur notre horaire, nous avons assez de pétrole dans les réservoirs pour rejoindre Nouadhibou, avec une bonne marge de sécurité. Les vents du Nord nous ont poussés pas à peu près, et d'après nos derniers calculs, c'est pas loin de quarante minutes de vol qu'il nous restera. On a connu pire. Nous saluons les militaires de Dakhla au passage et coupons droit à travers les terres afin de ne pas gâcher de notre précieuse avance. Sur ce dernier tronçon, le Sahara Occidental nous ouvre son ciel et sa terre, et c'est encore un nouveau désert qui envahit l'espace. Un désert plat, de sable pur. Pas de buisson, pas de rocher, même pas de dunes. Deux dimensions. À six mille pieds, c'est aussi plat que l'océan. La frontière est infime. On ne sait plus si c'est le sable ou l'eau qui envahit l'autre. En noir et blanc, les clichés ne permettent plus de distinguer l'un de l'autre.
| Le goût du désert - La Terre est plate! |
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Le Sahara Occidental s'achève officiellement ici, quand au milieu des sables on aperçoit le train Nouadhibou - Zouerat, ce mille-pattes de fer qui traverse sans ambages le décor minéral répandu sous nos yeux. Il n'est pas clair encore aujourd'hui de savoir qui a le contrôle de telle ou telle portion de sable dans la région. Si la guerre ne fait plus rage, les tensions restent vives. Mais le signe le plus fort au milieu de l'inhumanité du désert, c'est sans conteste ce train mythique, dont chaque utilisateur ne manquera pas de conter les conditions de son voyage, souvent unique, en cabine ou sur un wagon de minerai de fer. Il a été dans nos plans de nous même l'utiliser si nous avions choisi l'option d'atterrir à Zouerat, pour aller chercher un fût d'essence et le rapporter à l'aéroport par le train. Finalement, la solution de passer tout de même par la côte se révèle le bon choix, mais nous gardons un pincement au coeur à voir cet incroyable convoi passer sous nos ailes.
| Le goût du désert - Train Nouhadibou / Zouerat |
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