DAKAR
- 3/3
- Journée au Lac Rose-

 

7 mai 2007

Conformément aux plans vaguement établis la veille au soir, nous nous levons aujourd'hui pour la découverte du Lac Rose et ses environs, situés théoriquement à 25km au Nord-Est de la ville. On arrange le coup avec un chauffeur de taxi qui nous fait un prix pour la journée, et nous attendra au lac pour revenir sur Dakar le soir. Mais Dakar et ses bouchons rendent le trajet bien plus long que prévu, et c'est dans un chaos étonnant que l'on se faufile doucement jusqu'à la sortie de la ville. Pas pressés, nous observons à travers les fenêtres le spectacle alentours, les abords des routes, les charrettes et véhicules de toute sorte et bien souvent hors d'âge. Les minibus de ville, toujours bariolés et décorés jusqu'au moindre morceau de tôle, ont la vedette: généralement bondés, il n'est pas rare de voir des passagers simplement accrochés à l'arrière, debout sur le pare-chocs.

Dakar - Congestion matinale, banale


Finalement, petit à petit nous nous éloignons du centre ville, mais Dakar et ses faubourgs s'étendent sur une telle superficie qu'on a l'impression de ne jamais en sortir complètement. Difficile de se repérer pour des nouveaux venus, et les panneaux d'indications ne sont pas légion. Lorsque L'asphalte commence à disparaître sous le sable qui borde la route, on peut estimer que les limites de la ville ont été atteintes. Il nous faut pourtant encore un bon moment pour nous retrouver parmi les villages alentours, et nous embarquer finalement sur quelque piste de terre devant mener au lac.

Dakar - Sortir de la capitale s'avére une entreprise périlleuse

Un problème persiste: le chauffeur du taxi ne semble avoir qu'une idée très vague d'où se trouve le Lac Rose, si bien qu'après plusieurs hésitations on finit par demander, dans chaque village, la direction à prendre. Bien que nous ne comprenions pas grand-chose à ces dialogues, on a la vague impression que chaque personne à qui l'on demande indique une direction différente!
Pour ajouter à l'aventure, le taxi reste pris dans le sable au milieu d'un chemin, et c'est sous un soleil déjà haut que nous sortons tous pour désensabler le véhicule : pousser, pelleter... avant que les enfants du coin ne rappliquent et exigent leur dû pour l'aide qu'ils seraient bien fiers de nous donner. Après tout, l'aventure, c'est l'aventure, on va bien réussir à s'en sortir tous seuls, et goûter aux joies du Rallye Paris Dakar nous aussi : le Lac rose est justement leur point traditionnel d'arrivée, il serait honteux de renoncer avant le terme de notre minuscule étape!

Dakar - Ensablés, en route vers le Lac Rose

Et puis, enfin, nous arrivons. Devant nous, un lac aux abords teintés de rose, comme son nom l'indique. Partout autour, de gros tas de cristaux de sel, tantôt un peu gris, tantôt d'un blanc éclatant au soleil; quelques cahutes aussi, faites de bois et de palme tressée. Et, les pieds dans l'eau, des hommes et des femmes poussant des barques et dans lesquelles ils versent le sel qu'ils ramassent dans les premiers mètres du pourtour du lac (même au milieu du lac, la profondeur n'atteint jamais plus d'un mètre ou deux). Nous discutons un peu avec eux, et Cyril s'essaye, pieds nus à cette corvée. Outre le poids des bassines de sel humide, qu'il faut charrier par centaines en plein soleil à la journée longue, il faut compter avec la salinité extrême de l'eau qui lentement ronge la peau et attaque la moindre plaie.

Dakar - Lac Rose - Ramassage du sel

On nous explique justement que les personnes qui travaillent ici se relayent et ne peuvent être au lac plus de trois ou quatre jours d'affilée. L'état de leurs jambes et de leurs mains en dit déjà long sur l'usure physique que ce métier demande. Les cervicales aussi sont mises à rude épreuve, puisque le charriage du sel hors du lac se fait traditionnellement à l'aide d'énormes bassines de vingt cinq kilos, portés le plus souvent par les femmes, posées sur leur tête. Spectacle d'une vie rude. Il n'y en a pas de facile sous le soleil.

Dakar - Lac Rose - Une femme à l'ouvrage

Quelques minutes après notre arrivée au lac, Toy nous aborde et entame la conversation. Sur son vélo, ce garçon qui ne doit pas dépasser les trente ans nous propose de le suivre et de faire avec lui le tour du lac. Avec sa coiffe jamaïcaine, son sac à dos et son vieux VTT de bric et de broc, c'est un peu l'archétype du "piocheur" amical, débonnaire, patient et... intéressé (qui ne le serait pas en voyant quatre toubabs presque aussi blanc que les dunes de sel, un peu perdus autour de ce lac de légende?).
Nous le suivons donc, et marchons en sa compagnie, tandis qu'il nous raconte quelques histoires et nous décrit les lieux. Sur lui, on n'en apprendra pas beaucoup. Quelques questions vite éludées nous dissuadent de s'acharner, et nous poursuivons la route en sa compagnie, tandis qu'il nous montre en chemin les "oeuvres d'art" qu'il a justement dans son sac à dos : il s'agit de plusieurs tableaux, réalisés avec des assemblages de sables de différentes couleurs, collés sur une mince planchette de bois, et représentant en général quelques scènes typiques de vie Sénégalaise. Refusant ses offres, nous continuons tout de même, ensemble, le chemin vers le bout du lac. La journée est loin d'être finie, et la suite lui donnera raison d'insister lancinement tout au long de la ballade.

Dakar - Lac Rose - Ballade en compagnie de Toy

Sur une large partie du pourtour du lac, le sel extrait de l'eau est exposé au soleil pour séchage. C'est ainsi que de grisâtre, il devient d'un blanc étincelant. Chaque travailleur (ou famille généralement) est responsable d'une sorte de concession, une zone d'accès au lac et où son tas de sel doit être monté. Souvent délimitées par des rangées de sac de sel, ces zones d'entreposage représentent la richesse de telle ou telle famille, ou groupe. De temps en temps, un camion de la compagnie d'exploitation s'en vient et charge le sel séché, pur et blanc, contre un salaire, que l'on devine dérisoire.
Les familles semblent vivre dans de petits villages, ou regroupement de huttes précaires, aux abords du lac. Font-ils cela toute leur vie? Les enfants reprennent-ils la concession de leurs parents quand ceux-ci ne sont plus en âge de travailler? Est-ce un peu à la manière des grands camps miniers ou pétroliers du Nord Canadien, une occasion de travail difficile, mais relativement lucratif, par rapport à ce qui peut être gagné en ville, dans les champs, ou dans les industries du pays?

Dakar - La Rose - Dune de sel séchant au soleil

Finalement arrivés au "poste 212", où Toy voulait nous emmener, nous nous arrêtons pour profiter de l'ombre au restaurant qui borde le lac. A côté, un petit village où résident quelques Sénégalais. plus loin, mais caché derrière des palissades, se trouve un grand lieu de villégiature, probablement presque vide à cette époque un peu creuse de l'année (nous sommes à quelques semaines, à pein de, de l'hivernage), mais qui évidemment bat son plein au mois de janvier quand le Rallye Paris Dakar apporte avec lui sa caravane de journalistes venus des dunes.
Et qui dit hôtel dit touristes, et donc marchands de tout poil pour qui notre venue est bien sûr une aubaine à ne pas manquer. Le problème, c'est qu'ils sont au moins une quinzaine, avec chacun son échoppe vendant quasiment la même chose que le voisin, mais tous bien déterminés à faire une vente, et pour ce faire à engager la conversation et faire l'article jusqu'à ce que mort s'en suive. «Collants comme des mouches, mais on ne pique pas comme les moustiques!» reconnaissent-ils dans un grand éclat de rire.

Sous la grande hutte de l'hôtel désert, nous commandons quelques Flags, et partageons avec Toy quelques Yassa pour déjeuner (en bon Musulman, il ne boit pas d'alcool). Le soleil tape et nous passons quelques heures à discuter avec Toy. Il nous montre son Gri-gri, composé d'une toute petite pochette de cuir, attachée à une ceinture qu'il porte toujours sous ses vêtements. Il tient cet objet de sa famille, et est extrêmement fier du pouvoir qu'il lui confère. Il nous explique par exemple que ce gri-gri là peut arrêter les coups, les balles de fusil (les dévier au besoin). Si quelqu'un veut lui taper dessus avec un bâton, le baton va s'arrêter tout seul au dessus de lui, et bloquer la main de son agresseur. Son pouvoir protecteur est immense, et fait bien des jaloux, apprend-t-on. On lui a déjà proposé des sommes colossales pour le lui acheter, mais c'est l'objet le plus précieux qu'il a, et rien ne servirait d'être riche sans lui, car il serait trop vulnérable dans la vie. Il faut surtout qu'il fasse attention quand il dort, car quelqu'un pourrait essayer de s'en emparer, et lui voler ce pouvoir qu'il détient.

Surprenante conversation. Difficile parfois de garder son sérieux, mais Toy semble vraiment habité par cette croyance, et a d'ailleurs longtemps eu peur de nous montrer ce gri-gri qu'il porte autour de la taille. il nous parle aussi d'autres gri-gri, de leurs pouvoirs spécifiques qu'ils donnent à leurs possesseurs. On extrapole alors sur d'épiques combats de gri-gri, des assauts sans fin où personne n'est jamais touché, et recommandons finalement quelques Flags parce que c'est pas tout ça, mais il fait soif dans ce pays!

Dakar - Lac Rose - Discussion à l'ombre

Pour tenter l'expérience, et malgré l'aspect pas toujours très engageant du lac, nous passons nos maillots de bain et plongeons dans l'eau. La salinité étant dix fois plus grande quand dans une mer traditionnelle, on ne peut pas dire que l'on s'enfonce vraiment, et l'impression d'apesanteur est vraiment surprenante. Moi qui n'arrive d'habitude même pas à faire la planche, je peux aisément sortir et mes bras et mes jambes hors de l'eau, et toujours flotter!
Par contre une sensation assez étrange de viscosité de l'eau ultra salée sur la peau incite à rapidement regagner la rive, et ne pas perdre de temps pour passer à la douche, même si celle-ci est données "à la main" par Baber, à coups de grands seaux d'eau froide sur la tête! (une petite source d'eau non salée jaillit juste à côté, et procure à l'hôtel une importante source de confort).

Dakar - Lac Rose - Baignade surveillée

Petite sieste à l'ombre des parasols de paille, et comme nous l'avions promis plus tôt en arrivant pour acheter un peu de quiétude, nous repassons au petit marché de souvenirs magasiner un je ne sais quoi qui, sans alourdir trop l'avion, nous rappellera un peu ce voyage. Manuel dégotte un joli petit biplan jaune en tôle recyclée, et nous craquons tous pour quelques amusantes figurines d'hippopotames, (soi-disant) en ébène. Toy, pour sa part, réussit à nous refaire l,article pour ses "peintures de sable", et nous repartons avec trois ou quatre exemplaires, dont un destiné à l'ACRJ, notre aéroclub des Mureaux qui a su nous faire suffisamment confiance pour emporter l'avion jusqu'ici. Et puis au fond de nous, cela aura aussi pour nous comme un goût de "on l'a fait", face aux sceptiques restés en banlieue de Paris. Que voulez-vous, c'est un peu dans ma nature d'aventurier de devoir me justifier ainsi par la démonstration. Montréal, Terre-Neuve, Dakar : même combat.

Dakar - Scène de rue dans un village

Grâce au vélo de Toy, nous retrouvons le Taxi qui nous avait emmené le matin et revenu nous chercher. Au revoir à notre "ami d'un jour", et retour sur Dakar par une route un peu plus directe cette fois. Les villages que nous traversons, quoique visiblement pauvres, sont souvent animés et joyeux. Les parties de baby-foot à l'ombre des acacias ne manquent pas, et à mesure que le soleil s'incline sur L'horizon, la vie et l'effervescence reprend le long des routes.

Dakar - Retour en ville

Une fois de retour en ville, nous allons comme convenu la veille rejoindre Seiny et sa famille, qui nous avaient invités à souper chez eux en compagnie de sa femme et de son adorable petite fille, Dio-Dio. Elle semble ravie des petits cadeaux que nous venons de lui acheter au marché. Outre une télé (qui nous rabâche en couleur et depuis la veille la face victorieuse de Nicolas Sarkozy), l'appartement est étonnamment sobre, sans décoration ni objets apparents. Propre et minimaliste, au fond, contrastant avec nos airs de grands voyageurs, mal rasés, mal peignés, et accoutrés comme l'on a pu depuis le Maroc, avec les pieds ocres des poussières de la ville.

Dakar - Stéphane et Dio-Dio

Autour d'un verre de grenadine et d'excellentes noix d'acajou grillées maison, nous nous présentons et fêtons les retrouvailles entre Cyril et Seiny. Et puis sa femme apporte un énorme plat de Mafé, qu'elle dépose au centre de la pièce, et autour duquel nous formons vite un petit cercle d'affamés. Nous avions dit que nous voulions souper à la Sénégalaise, nous avons été pris au mot : un succulent plat de poisson sur un mafé pleins d'arômes, arrosé d'une sauce orangé difficile à décrire, mais définitivement délicieuse. Tous assis par terre autour du plat central (par terre lui aussi), nous essayons de nous passer de couverts et apprenons à utiliser notre main pour transformer en boulettes ce mariage de saveurs, avant d'avaler le tout sans trop montrer l'étendue des dégâts dans nos mains et partout autour. Malgré des efforts louables, le résultat n'est pas toujours au rendez-vous. Heureusement que le plat en lui-même est un délice!

Dakar - Chez Seini

Nous les quittons finalement, pleins de remerciements pour leur accueil, et traversons la ville un peu au hasard, baignés de la fraîcheur du soir. La ville vie et bouge encore, même tard le soir, et si ce n'était une fois de plus la fatigue qui nous assomme, nous errerions volontiers encore de quartier en quartiers, comme la veille, au hasard.
Mais demain, nous partons pour la Casamance, notre dernière étape en direction de l'équateur.

 

suite du vol... Abéné