DAKAR
- 2/3
-
Journée à l'Ile de Gorée -
6 mai 2007
Matin
tout en douceur, pour s'extirper de cette nuit qui aurait pu durer 100 heures.
Cyril et Stéphane sont sortis les premiers, et dans une rue adjacente,
ont trouvé des croissants, du pain, et du jus de goyave dans une minuscule
échoppe de bois posée sur le trottoir. Belle surprise pour un
petit déjeuner convivial, que nous partageons autour de la table, dans
l'ombre et la fraîcheur, toute relative, du petit matin.
Puis c'est la douche, froide bien sûr, qui finit de nous sortir de notre
torpeur.
| Dakar - Douche matinale |
|
|
A cinq mille kilomètres de là, en France, c'est journée
d'élection présidentielle; 2ème tour. "La Dame"
contre "le Monsieur". Sujet de discussion de la journée,
auquel les Dakarois sont loin d'être indifférents. "Il faut
voter pour la Dame". "Avec le Monsieur, ça n'est pas bon!"
En attendant le verdict, un brin de toilette s'impose et sitôt prêts
à affronter le soleil et ses rayons, nous nous mettons en marche pour
rejoindre le port, où un bateau nous emmènera sur l'Île
de Gorée.
| Dakar - Petite lessive |
|
|
Au
passage, et pour tuer l'attente du traversier, nous nous octroyons une heure
de magasinage dans un quartier avoisinant. Chacun part à la conquête
d'un souvenir, d'une pensée qui ravira amis, famille. ici un pagne,
là des colliers de toute sorte, ou une sculpture de bois. Beaucoup
d'artisans nous font l'article, et jouant le jeu, nous débordent vite
de propositions et de surenchères, hélant l'un ou l'autre au
travers des allées du marché, bien décidés à
faire un peu de commerce avec ces 4 toubabs qui sont venus pour cela. Pourtant
le jeu devient vite usant et, baissant les bras devant l'achalage en règle
que les commerçants nous livrent, chacun de nous finit par baisser
les bras et met court à la visite. Notre bateau est d'ailleurs proche
du départ, et nous profitons de cette traversée pour souffler
un peu et prendre le large.
Carnet de notes ouverts sur le pont, mes pensées d'échappent
pour traverser les océans.
«Anick. Sur le bateau entre Dakar et Gorée, je t'imagine, si loin, sur les chemins de France, marchant comme dans un joli rêve à travers ce pays que tu découvres, les yeux grands ouverts. Et puis ces pensées que tu as sûrement pour moi, comme celles que je nourris si souvent pour toi. A défaut de pouvoir t'appeler, je me contente de t'écrire quelques lignes, et méditer sur cette chance que j'ai de te connaître, cette hâte de te revoir le 21, sur un quai de la Gare Montparnasse. C'est étrange comme tu me manques; par impulsions, de grands creux tout vides où je ressens physiquement ton absence. Et aussi, plus lancinant, un manque d'être éloigné de la plus belle personne au Monde. Mon Anick adorée. J'ai très envie de penser à toi, souvent, même si ça fait un peu mal. De te mettre en situation, à mes côtés, sur ce continent Africain qu'un jour, je te le jure, nous découvrirons ensemble.»
Gorée
Gorée: île improbable jouxtant Dakar. Île de mémoire, surtout, pour tant d'Africains déportés en Amérique, dont ce fut l'au revoir au continent, et à leur liberté perdue. Pèlerinage pour certains, travail de mémoire pour la plupart des autres. Mais aussi architecture et atmosphère riche et profonde. Pas de circulation automobile, mais des bougainvilliers en pagaille ornant murs et toits qui rappellent une architecture méditerranéenne - espagnole peut-être?
| Dakar - Gorée (crédit photo http://saharanvibe.blogspot.com/2007/11/goree-island.html ) |
|
|
Cependant
la quiétude n'est pas de ce lieu, car les touristes abondent, et avec
eux une cohorte de marchands ambulants de tous poils et de tous âges,
qui accompagnent vos pas. Comme d'incessantes coupures de pub au milieu d'un
film, attirant l'attention sans relâche et poussant à la consommation;
sauf qu'au but des bras fournis de colliers et autre camelote, il y des hommes,
des femmes, des enfants; biens réels; et qui vous regardent pour de
vrai.
En même temps, comment me jugerait-on si je vous avouais que ce triste
spectacle, sur un tel lieu de mémoire et de pardon envers le peuple
d'Afrique, tient pour moi un peu trop d'un rapprochement moralement maladroit.
Que penseriez-vous de Juifs faisant commerce aux portes d'Auschwitz, à
la descente d'autobus d'Allemands repentants des crimes de leurs ancêtres?
Peut-être tout cela n'est-il qu'une fausse impression, le jeu de ma
propre conscience torturée par l'Histoire. Il faut avouer qu'aucun
Sénégalais n'a eu à la bouche un accent de morale en
nous abordant. La culpabilisation est toute intérieure à nous-même,
au fond.
De nombreux artistes aussi exposent des tableaux ou dessins au soleil, le
long d'un parapet. L'île recèle plusieurs places remarquables,
chacune levant le voile sur un aspect de son passé.
Ombragée par plusieurs acacias et baobabs, la place centrale, sablonneuse,
sert de terrain de jeu aux enfants, ou de lieu de rencontre pour les habitants
du quartier.
Sur les hauteurs, les lourds canons et leur base de béton qui surplombent
l'île témoignent de l'enjeu stratégique et militaire que
les lieux ont gardés au cours du siècle, gardant Dakar durant
la seconde guerre mondiale, place fort de la colonie française.
| Gorée - Place du village (crédit photo Marco Daprile) |
|
|
Au détour d'une ruelle, c'est le musée de la femme qui attire
son lot de visiteurs et de curieux.
A l'autre bout de l'île, c'est le fort d'Estrée qui abrite une
intéressante exposition consacrée à l'histoire du Sénégal,
sa culture et ses grands hommes.
Mais l'incontournable, ici, c'est évidemment la maison aux esclaves,
et sa sinistre "porte du non-retour". L'histoire, vous la connaissez.
Les chiffres, vous les devinez. Gorée fut pendant des années
le premier port en importance par lequel passait la traite des esclaves. L'inhumanité,
vous la soupçonnez aisément.
| Gorée - Maison aux esclaves (crédit photo http://www.le-senegal.net/ ) |
|
|
Pour
les chiffres et les descriptions, vous trouverez tout cela dans les livres,
les gravures d'époque, les rapports. Mais imaginez un instant la cour
intérieure de cette maison remplie d'écoliers Sénégalais,
âgés de huit à douze ans; par terre, aux balcons, tous
attentifs aux paroles de leur maître d'école qui leur relate
les grandes lignes de l'histoire de l'esclavage, de leur pays, de leurs familles.
Des faits, douloureux, mais le ton n'est pas inquisiteur. Didactique, plutôt.
Dans un langage simple et clair, il fait peut-être le plus beau travail
auquel un instituteur peut prétendre. Sans haine de l'autre, il ouvre
au contraire son discours sans hésiter à évoquer Dieu
dans son approche. Mais là encore, c'est d'un dieu universel qu'il
parle à ses élèves. Musulmans ou Chrétiens, tous
se retrouvent enveloppés dans ses mots toujours justes et généreux,
ne suggérant jamais l'oubli.
Oui, ce discours m'a ému, et fait réfléchir. Même
une fois sorti, assis à l'ombre près du port et de la petite
plage ou des enfants se baignent, à siroter une Flag en attendant Cyril
qui est allé saluer un membre éloigné de sa famille,
ou un ami d'un parent (ce qui revient un peu au même au fond) qui habite
une des grandes bâtisses colorées qui surplombent la rade.
Et puis la "chaloupe" vient nous rechercher, direction la Capitale. Sur le bateau nous revient en tête la bataille présidentielle que "la Dame" et "Le Monsieur" se livrent ce soir. Il est 18:00 ici. Beaucoup de bureaux de vote ont fermés, et malgré les conseils des Dakarois, les rumeurs donnent "le Monsieur" gagnant. La déception se lit sur de nombreux visages, les doutes s'installent; il faudra vivre avec.
| Dakar - Circulez, ya rien à voir |
|
|
Une
fois en ville, nous somme happés par l'effervescence qui y règne.
Contraste cinglant d'avec Gorée: circulation routière, chaleur,
chahut, bruits. Mais c'est la réalité de Dakar, et avec le temps
on commence à prendre un certain goût à ce chaos si particulier.
Nous passons rapidement chez Seiny, un ami de Cyril, qui nous invite finalement pour le lendemain soir pour un souper chez lui, avec sa femme famille. Nous replongeons dans la ville alors que la nuit s'installe. Rue Pompy, nous trouvons un petit restaurant qui nous enlève cette faim tenace qui nous tenait au corps depuis quelques heures déjà, et nous repartons arpenter la capitale. Une ville qui continue de vivre et de bouger, même tard le soir, et tandis que le muezzin fait son appel pour la dernière prière. Nous continuons de déambuler dans la ville, tantôt chez les chaudronneurs, tantôt les maroquiniers ou les marchands de fruits et légumes. Nous errant finalement un peu de quartier en quartier, au gré des faibles lumières qui nous attires ça et là, tels des papillons de nuit fascinés par chaque recoin de la ville.
| Dakar - Le soir (crédit photo Stéphane Calvet) |
|
|