DAKAR
1/3
-
GOOY -
5 mai 2007
Nous quittons St Louis par un exceptionnel survol de l'île, puis longeons la côte au dessus de la plage. D'après le plan de vol, 50 minutes nous séparent de Dakar. Comme la température est encore acceptable ce matin, nous nous accordons encore quelques minutes basse hauteur sur ces régions quasiment inhabitées. Les vagues de l'océan viennent doucement caresser la côte sablonneuse sous nos ailes. "Maintenons VMC" déclarent-on sobrement dans le micro. La sensation de liberté est totale, plus grande finalement qu'au dessus des côtes désertiques de Mauritanie ou du Sahara Occidental, car ici l'isolement n'est pas aussi dramatique, absolu; le danger est atténué par la plus grande clémence de la région, autant géographique que diplomatique. Tout est donc réuni pour faire de ce saut de puce une étape facile. Sans réel contrôle aérien jusqu'à Dakar, mon rôle n'est pas forçant non plus; nous gardons seulement l'oeil attentif aux trafics potentiels le long de la côte, et je tâche de mettre à profit mon expérience canadienne pour pratiquer l'auto information active sur la fréquence de route. Pas sûr que ce soit pourtant la norme ici!
| Côte Sénégalaise - entre St Louis et Dakar |
|
|
Dans les réservoirs, il nous reste de quoi voler presque deux heures, ce qui devrait être amplement suffisant pour rallier Dakar et enfin trouver de l'AVGAS pour rassasier notre monture. J'avais été surpris de ne pas trouver d'essence à St Louis, et j'avoue ne pas avoir anticipé la chose lors de la préparation du voyage. Mea Culpa! Nul doute pourtant que si nous en avions vraiment eu besoin, nous aurions pu négocier quelque chose sur place: ici, rien d'impossible.
Nous reprenons de la hauteur pour croiser à des altitudes plus conventionnelles, et pour ne pas risquer de manquer les premiers appels sur la fréquence d'approche de Dakar. En dessous de nous, les villages se multiplient le long de la côte, et le paysage devient plus urbain. la température est déjà bien montée : 38°C au thermomètre extérieur, à 2500ft. Le contact radio finit par s'établir, et le contrôleur nous demande de nous reporter au point N1 ("Novembre Unité"), qui se trouve être la fameux Lac Rose, point d'aboutissement historique du rallye automobile Paris Dakar. Nous l'apercevons sous nos ailes, malgré une pollution atmosphérique qui s'intensifie à mesure qu'on s'approche de la capitale.
| Dakar - Sa banlieue qui s'étale sur toute la péninsule |
|
|
«Foxtrot Kilo Kilo, procédez pour la vent-arrière main gauche pour la piste 03». La ville de Dakar défile déjà sous nos ailes, avec ses artères principales, ses routes de terre ocre, ses quartiers et sa vie qui fourmille, malgré la chaleur qui s'abat déjà, passé onze heure du matin.
| Dakar - Survol de la ville |
|
|
Cyril aux commandes suit à la lettre les instructions du contrôleur, et celles de Manuel qui le guide vers son 1er atterrissage complet de sa récente carrière de pilote. Vues les dimensions de la piste de Dakar, cela ne devrait pas être trop délicat.
| Dakar - L'aéroport international Léopold Sédar Senghor (GOOY) |
|
|
L'étape de base et la finale s'effectuent au dessus de l'océan, en laissant sur la droite la montagne qui domine la ville. Les yeux fixés sur l'objectif, Cyril démontre tout son talent, tandis que Manuel check d'un rapide coup d'oeil tous les paramètres de vol, et donne ses instructions. «Dakar, de Fox kilo Kilo, finale 03 pour un complet avec sortie vers l'aéroclub». «Foxtrot Kilo Kilo, vous être numéro 1, autorisés à atterrir. Vous dégagerez sur la droite en bout de piste».
| Cyril, en finale 03 à Dakar |
|
|
C'est
ainsi que Cyril atterrit, ce 5 mai 2007, au pays de son enfance. Un long taxiing,
et pas mal d'hésitation sur le chemin à suivre (un taxiway étant
en travaux, et l'autre bordé de beaux d'oiseaux d'un blanc exotique
qui semblent attiré par celui que nous conduisons). Finalement, après
quelques échanges radio avec le Sol, nous arrêtons l'hélice
devant des hangars de maintenance privée, non loin de l'aéroclub.
Officiellement, pour les douanes, nous aurions peut-être dû rejoindre
directement les bureaux de la police, mais personne ne semble trop préoccupés
par ce point, bien que depuis trois jours nous soyons "clandestins"
au pays!
Comme nous comptons rester plusieurs jours à Dakar, nous essayons de
négocier une place dans un des hangars, mais cela paraît difficile,
et leurs demandes nous semblent hors de prix. Pourtant, le soleil tape fort,
et les recommandations de Benoît de l'aéroclub des Mureaux nous
restent en tête. En plus, le personnel à qui nous nous adressons
nous fait savoir que d'importantes taxes de "sécurité"
sont nécessaires, chose à laquelle il est difficile de se soustraire
quand on vient de si loin et qu'on ne connaît pas vraiment la situation
locale. Bref, à quatre mille francs CFA par jour, on a comme l'impression
de se faire doucement avoir... Nous parquons temporairement l'avion derrière
celui de Ziki, un pilote commercial Sud Africain, le temps de trouver d'autres
solutions mieux adaptées, et de réfléchir. On échange
quelques mots en anglais avec ce pilote, qui travaille à son compte
à travers toute l'Afrique avec son avion, et est ici pour maintenance.
Il a l'air d'avoir bien baroudé, et en connaît un morceau sur
les ciels d'Afrique!
Le refuel semble aussi une véritable arnaque si l'on s'adresse au personnel
des hangars où nous nous trouvons. On décide de laisser un peu
retomber la poussière, et trouver les véritables responsables
avec qui négocier.
| Dakar - Aux abords de l'aéroclub |
|
|
Finalement,
nous allons trouver quelques membres de l'aéroclub de Dakar, une centaine
de mètres plus loin, qui s'apprêtent à prendre un apéritif.
Ils acceptent très gentiment de nous aider, d'abord en s'occupant du
refuel de notre Robin pour 1980 CFA, tarif club (ils nous apprennent que l'AVGAS
est difficile à obtenir, fortement rationné parfois, et impossible
à se procurer en janvier quand les journalistes du Paris Dakar débarquent
et réquisitionnent tout pour couvrir l'arrivée du rallye). Par
dessus tout, le responsable du club nous trouve une place dans leur hangar,
aux côtés d'un splendide avion de voltige, à l'ombre,
en sécurité, et gratuitement! (on promet de rendre la pareille
s'il leur prend un jour l'idée de monter à Paris: L'ACRJ, vous
êtes prévenus!).
Finalement, ils nous invitent à se joindre à eux pour leur apéritif
hebdomadaire. On débouche quelques Flags, accompagnées des dernières
créations du "roi de la tomate" (douze mille ouvriers au
Sénégal), un industriel français établi ici et
qui nous fait goûter son nouveau produit en développement, de
mini poivrons pimentés aux câpres. Un autre membre, d'origine
italienne apporte un saucisson; puis le vin rouge arrive: pas vraiment dépaysant,
mais très, très plaisant en revanche! C'est paraît-il
leur rituel du samedi midi. Entre hommes, ils ont d'ailleurs une règle:
le 1er dont la femme appelle sur le téléphone cellulaire pendant
l'apéro, doit payer le champagne la semaine suivante! Et gare à
ceux qui trichent en éteignant leur combiné ...
| Aéroclub de Dakar - Juste à l'heure pour l'apéritif! |
|
|
Bref,
une ambiance classique d'aéroclub, où que ce soit dans le monde.
La seule différence ici, peut-être, c'est le contraste social
d'avec le monde extérieur; la réalité des pays ayant
connu la colonisation, au fond.
Derrière nous, sur le mur, un Petit Prince nous a accueilli en silence,
et nous observe, sûrement. Qu'en pense-t-il, de tout cela?
| Dakar - Peinture en clin d'oeil sur le mur de l'aéroclub |
|
|
L'envie
de découvrir encore un peu plus du pays nous pousse à demander
de nombreux renseignements à nos hôtes. Parmi les destinations
locales les plus attrayantes, il y a la réserve sauvage de Simenti,
au Sud-Est de Tambacounda. Survoler les lions et les girafes nous tenterait
bien, mais notre autonomie d'essence ne le permettrait pas; et malgré
les suggestions des gens d'ici, nous préférons abandonner l'idée
de se poser en chemin faire le plein d'essence conventionnelle à la
station du coin de la rue! Tant pis.
Une autre suggestion nous est faite, en direction d'une petite piste privée
su Sud de la Gambie, en Casamance. Appartenant à un propriétaire
privé qui tient un petit complexe de cases au bord de l'océan
juste au Nord d'Abéné, c'est une destination parfaite pour qui
veut goûter au Sénégal loin du tintamarre de la capitale.
On nous décrit l'itinéraire, nous communique la fréquence
radio et le numéro de téléphone à employer pour
prévenir le patron, ainsi que quelques conseils pour traverser la zone
de littoral appartenant à la Gambie. C'est décidé, c'est
là que nous irons, après quelques jours passés à
Dakar, où plusieurs amis de la famille de Cyril attendent notre venue.
Tout cela nous a presque fait oublié le passage des douanes, auxquelles il faut se rendre en empruntant un bus de piste. Nous avons quelques craintes de complications aux douanes lorsqu'il faudra leur expliquer que depuis trois jours, nous sommes non-officiellement sur le territoire sénégalais. Mais tout s'éclaircit en un clin d'oeil lorsque nous signalons que c'est de Paris que nous venons, dans notre petit coucou. Nos bagages ne sont même pas fouillés, et nous sommes finalement "dehors" bien plus vite que prévu, face à cette immense ville de Dakar. Sur un coin de feuille est griffonnée une adresse, "Quartier Baobab".
| Dakar - C'est parti pour un tour en taxi |
|
|
Nous plongeons alors dans la réalité de la grande ville : négociations s difficiles avec les chauffeurs de taxis, argumentations, des voix qui s'élèvent, la chaleur qui étouffe, la poussière, la fatigue, on cède du terrain, on embarque finalement. Un peu à l'aveuglette, on cherche une première adresse, où Rigobert, un vieil ami de la famille de Cyril nous passe les clés de la maison où nous logerons, au quartier Baobab, et qui appartient à une tante éloignée. Étonné, mais chaleureux, Rigobert nous invite à nous désaltérer chez lui quelques instants, à l'ombre, dans le calme un peu dénudé de sa maison.
Nous repartons pour le quartier Baobab (je ne peux m'empêcher d'écrire et de réécrire ce nom partout, tant il porte à lui seul d'exotisme et de simplicité). Encore quelques difficultés pour trouver l'endroit, quelques frayeurs aussi dans la circulation Dakaroise, et puis nous arrivons dans un autre quartier, plutôt tranquille. Aucune idée d'où nous sommes, ni où est la mer, le centre ville, le Nord... mais le plaisir d'être arrivé dissipe vite ces considérations primaires. Passé le mur d'enceinte, l'air semble plus frais. Sans être luxueuse, la cour de la maison offre de l'ombre, des fleurs, et une quiétude fort bien venue.
| Dakar - Calme et ombre de la cour intérieure |
|
|
Plusieurs étudiants sénégalais habitent la place, divisée en plusieurs logements. Mais en ce début d'après midi, le mot d'ordre est clair : la sieste s'impose. Nous approuvons à l'unanimité, et il ne faut pas longtemps pour que nous nous affalions aux quatre coins du salon dans un sommeil profond, aux accents tropicaux. L'intérieur de la maison, très sombre, est d'ailleurs propice à cette activité, et comme l'électricité semble manquer depuis ce matin, aucune raison d'aller chercher plus loin un motif pour fermer doucement les yeux.
Zzzzz....
| Dakar - Installés comme chez nous |
|
|
17:00.
La touffeur est un peu tombée, et nous émergeons de notre apathie,
pour une ballade en ville. Un peu à tâtons, nous déambulons
à travers plusieurs quartiers, où bruits, couleurs, odeurs se
mélangent pour vite faire perdre pied tout en laissant en tête
des images fascinantes : marchés, ruelles, places, gare ferroviaire...
Ici, on se laisse tenter par quelques accras de morue qu'une femme accroupie
sur le trottoir fait cuire dans son chaudron. Là, achalage en règle
par tout un groupe de vendeurs de cuir, colliers, peintures et je ne sais
quoi d'autre. La fatigue nous regagne vite, et nous repartons direction la
pharmacie du quartier des Mamelles, où Lamine, un ami de Cyril qu'il
a connu sur Paris, nous avait justement donné rendez-vous. A seize
ans, ce jeune sénégalais surdoué de l'informatique (entre
deux pannes de courant évidemment) passe son bac de français,
et avait fait un stage à Paris où il avait connu Cyril et son
univers des fêtes et rencontres de "Maubeuge". Du haut de
ses 2m06, il nous retrouve facilement au lieu prévu, et l'on s'en va
fêter sur "la Pointe", un secteur plutôt riche de la
ville, où, une fois passés les grands hôtels alignés
le long de la route, on trouve une attrayante ambiance d'un bord de mer où
il fait bon flâner, au crépuscule, attirés à droite
et à gauche par les odeurs d'épices des gargotes en plein air.
La nuit tombe et c'est dans une obscurité quasi complète que
l'on dévore crevettes, keurs (un régal) et brochettes de poissons,
faisant une confiance aveugle mais méritée à la cuisinière.
Pour accompagner le tout, les jus de Bouy nous tapissent l'oesophage de quelques
notes fraîches et suaves à la fois.
La soirée s'achève doucement, au son des vagues qui déferlent
dans la tiédeur du soir. Une dernière Flag et nous rentrons,
finalement, jusqu'au quartier Baobab, que j'aurais bien du mal à retrouver
si le chauffeur de taxi n'était pas là.
Une relative fraîcheur nous accueille à la maison, et il ne faut
pas longtemps pour qu'après une rasade d'anti-moustique, nous nous
écroulions chacun dans un coin de la maison pour sombrer dans un sommeil
lourd, chargé de tant d'images, de sons, de l'atmosphère unique
de cette ville que nous venons à peine de découvrir. Sur le
canapé, sur le lit, dans un silence pesant comme une nuit d'Afrique,
chacun de nous remue encore dans sa tête, les yeux fermés, les
aventures de la journée, commencées à St Louis et finies
ici, à Dakar, ultime étape, au bout de la carte.
Il y a moins d'une semaine, j'étais à Paris à rêver notre voyage, à anticiper les coups durs, parer les plus prévisibles, et laisser porter mon imaginaire jusqu'à Dakar, une ville encore réduite pour moi à un point sur le globe, un cap au bout du continent. Ni le contact du ciment sur mes pieds usés, ni la texture du lit contre ma peau n'avait été imaginées, pensées. Pourtant ces infimes sensations s'expandent ce soir dans ma tête, concrétisant un quotidien encore illusoire : au fond de nous, qui ne doute pas un peu de sa réelle présence ici? Qui peut rapprocher et confondre le présent avec les espoirs que l'on en avait prétentieusement tissés? Entre les deux, la lourde réalité d'un incroyable périple en avion de tourisme, la traversée des continents. Suis-je le seul à peut-être n'y avoir jamais cru? À m'être seulement efforcé de persuader mon esprit que la route imaginaire pourrait un jour rattraper la réalité, s'y superposer, s'y ancrer de tout le poids de notre existence? Étranges sentiments, confusion des sens, que le sommeil appelle et éteint pour la nuit.