DAKAR
, Sénégal

Ryszard Kapuscinski - Mes voyages avec Hérodote


Résident temporairement sur l'Ile de Gorée, en 1963, Kapuscinski, en reportage à Dakar, analyse les "Histoires" d'Hérodote, son livre de chevet qui l'accompagne depuis le début dans ses grands reportages. (page 272)

Hérodote voyage dans le but de répondre à l'enfant qui se demande d'où viennent les navires sur l'horizon. D'où surgissent-ils? D'où voguent-ils? Ainsi ce qu'il voit de ses propres yeux n'est pas la frontière du monde? Il existe encore d'autres univers? Lesquels? Quand il sera grand, il voudra les connaître. Mais il vaut mieux rester un peu enfant. Car les enfants sont les seuls à poser les bonnes questions et à vraiment vouloir apprendre.
Et, avec l'ardeur et l'enthousiasme de l'enfant, Hérodote se lance à la découverte de ces mondes. Il voit alors - et c'est là sa plus grande révélation - qu'ils sont nombreux, différents les uns des autres, et surtout qu'ils sont importants.
Chacun mérite d'être connu, car ces mondes, ces cultures sont des miroirs dans lesquels nous regardons , dans lesquels notre culture se reflète. Grâce à eux, nous nous comprenons mieux nous-mêmes, parce que notre identité passe par une confrontation à autrui.
C'est pourquoi, fort de sa découverte selon laquelle la culture d'autrui est un miroir permettant de se contempler afin de mieux se comprendre, chaque matin, inlassablement, toujours et encore, Hérodote reprend son bâton de pèlerin.

 

Un autre regard - http://dipitadidia.unblog.fr/
Et pendant ce temps à Dakar… l’avènement du concept de “l’homme africain”


http://www.elysee.fr/elysee/elysee.fr/francais/interventions/2007/juillet/
allocution_a_l_universite_de_dakar.79184.html
Publié dans "regards sur L'Actualité"

Hier soir en lisant un hebdomadaire consacré à l'information j'ai failli perdre mon dentier. La seule chose qui m'en a gardée figurez-vous que c'est le fait de ne pas en avoir. J'aurais eu un dentier qu'il aurait fusé de mes lèvres en même temps que la consternation et autres sentiments éprouvés à la lecture de cet article. Oh ce n’était pas un long article mais ce qu’il rapportait était effarant. Il n'est pas question ici d'être pro ou anti, d'être de gauche, de droite ou du centre, c'est juste une indignation née d'une lecture qui m'a choquée.

Il ne nous a pas échappé que le président de la république Française a fait une escale remarquée à Dakar et qu’il s’est exprimé devant un parterre d’étudiants. Oh j'ai bien vu des extraits de son discours à la télévision, j’y ai perçu sans grande surprise la répétition larvée d’une certaine posture de la relation France-Afrique. Jusque là rien de nouveau sous le soleil. Mais voici qu’à la lecture du journal mes bras se dévissent et tombent (c'est une image mes deux bras physiques sont bien là) Clin doeil. A la lecture de ce journal j'ai cru rêver.

J'ai entendu le président de la république parler de “l'homme africain“, homme qu’il a pris soin de définir dans son acception générique (ouf !). Il ne s’agit pas du masculin mais de l’humain africain. Et voici qu’il en parle avec des mots qui résonnent dans mon africanité et dans mon humanité comme intolérables, inacceptables, offensants, insultants. “L'homme africain” (“l'humain“) en moi en moi se cabre, réduit qu'il est dans un discours aux relents paternalistes à n’être pas capable de s'inventer un destin. « L'homme africain » en moi se cabre face à des généralités insultantes noyées sous des poncifs et des mots comme “respect” “co-développement”. Ne voulant pas laisser mon opinion être faite sur des extraits de discours, je me suis donné pour mission (votre mission si vous l’acceptez…) de lire le discours en entier. Ce soir j'ai pris le temps de le lire. Quinze pages mes amis ! Quinze pages avec de pauses indignées, des moments où l’indignation disputait la première place au rire. Mon dentier imaginaire a fait quelques excursions hors de mes lèvres interloquées. Abracadabrantesque comme dirait l’autre ? Bon je dois à la vérité de dire qu'il y a eu des moments où mon dentier est resté en place.

Vous pouvez lire le discours en cliquant sur le lien qui est en fin de billet.

Je vous laisse découvrir quelques uns des extraits qui m'ont d'autant plus choquée que la dérive ethniciste du discours présidentiel n'a pas été jugée suffisamment importante pour être relayée par les grands médias en France. Tolérerait-on de tels propos dans un autre contexte ? En sommes nous à un tel niveau d’anesthésie générale qu’on ne se laisse plus choquer par des propos tels que celui-ci ? Ou alors, hypothèse que je n’exclue pas complètement suis-je trop susceptible sur le sujet ? Indeci

J’ai la faiblesse de croire que j’ai un certain recul analytique des faits bien qu’incluse dans cet « homme africain » qui semble être davantage dans le ressenti que dans la pensée, dans le fantasme d’un passé mythique qui l’empêcherait d’embrasser le réel. J’ai la faiblesse de penser que j’ai accès à l’analyse et au recul. J’ai la faiblesse de penser que je ne suis pas qu’émotion et qu'il m'arrive d'avoir accès au privilège hellénique de la raison. Il se touve qu’avec un minimum de recul je ne peux trouver ces propos acceptables. Pour notre malheur Senghor a dit un jour que l’émotion est nègre et la raison hellène. Quelle beau prétexte pour l’infantilisation de l’africain n’est-ce pas ? Si l’émotion est une « chute de la conscience dans le monde magique » selon Sartre, si la perception présidentielle de l’africanité est celle là, alors je comprends mieux ses propos emphatiques sur le « merveilleux » et le « désenchantement » de l’Afrique. Mais cette définition je la récuse au nom de la diversité de l’Afrique, de l’Africain, de l’humain. Je trouve intolérable qu’un homme d’Etat ose parler à un autre pays, et par extension à un continent au nom de son pays avec des propos tels que ceux qui suivent.

“Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. ( Surpriseje rêve ou bien il a osé dire cela ?)

Ecoutez la suite :

“Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance.

Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.SurpriseSurprise Surprise ”

“L'homme africain” en moi est il trop susceptible en se sentant insulté par cette assertion ? Comment peut on affirmer une chose aussi insultante sans s'interroger ? Est-ce le sentiment de parler à un être inférieur qui n'aurait pas la force, la capacité ou la ressource de s'indigner. Est-ce l'habitude d'un paternalisme haïssable tellement intégré que l’on ne le reconnaît même plus quand il s'exprime ? Comment un président étranger ose t-il venir dans un pays souverain et se sentir autorisé à tenir de tels discours ? Je me souviens des indignations légitimes pré seconde guerre d'Irak quand l'arrogante Amérique a taxé l'Europe de continent vieux et incapable d'être dans l'histoire. Arrognance vous avez dit arrogance ?

Et voici que le président français foule la terre d'Afrique, venu à sa rencontre avec “amitié” et “respect” pour lui asséner que l'homme africain par essence ne sait pas s'inventer un destin. C'est ethnique, c’est dans l’essence de l’être africain. Et personne ne dit trouve rien à redire à ce propos ? L’Africain par essence serait resté dans une dimension de l’enfance qui le prive de la capacité à se projeter dans le futur. La seule issue pour sortir de cette incapacité naturelle au progrès ce serait de ne pas craindre d’être moins africain ? Est-ce un caprice de l’homme africain en moi, enfant par essence qui tape du pied parce qu’on lui a fait une remarque qui fait que ce propos me choque ? Non je ne pense pas. Je me sens offensée par la globalisation, par les relents paternalistes, par le sentiment qu’on peut lui dire ce qu’on veut à cette Afrique là, vassale des nations par essence. Je me sens offensée qu’on accole le terme respect mutuel à de tels propos. Je trouve insultants les poncifs et autres généralités qui encadrent cette vision ethniciste de l’intelligence et de la capacité de faire et d'être de tout un continent et de ses fils fussent ils ou non de la diaspora. Oui je me sens insultée et repliée dans « l’émotionnalisme » (oui c’est un néologisme assumé) qui caractérise mon « homme africain » et je prends la voix d’Aretha Franklin pour réclamet un minimum de R.E.S.P.E.C.T.

Et le respect ce n'est pas que du discours, c'est aussi dans l'attitude et dans le regard que l'on porte sur l'autre.

Bien sûr il va sans dire que le discours du président de la république n’est pas fait que de ce que je souligne. Il y a des vérités de fond et il y a aussi des raccourcis saisissants qui m'interrogent sur ceux qui rédigent ses discours. Celui ci n'est pas bon même dans la forme, malgré les répétitions pour faire des effets de style avec dans l'arrière pensée l'idée de faire un discours qui reste dans les mémoires. Il y a la répétition emphatique du “ils ont eu tort”, il y la répétition du “je sais”. Bref il y a à boire et à manger dans ce discours et selon les sensibilités et les convictions des uns et des autres, on peut ou non être d'accord avec le contenu et les analyses sous jacentes au discours.

Pour ma part, l’aspect ethniciste et paternaliste du discours me hérisse. Pour vous faire une meilleure opinion vous pouvez consulter l’allocution sur le site dont le lien suit.

 

Ryszard Kapuscinski - Mes voyages avec Hérodote


Résident temporairement sur l'Ile de Gorée, en 1963, Kapuscinski, est en reportage à Dakar.
(page 246)

Le bac met moins d'une demi-heure à voguer des berges de Dakar à l'île de Gorée. En se tenant à la poupe du bateau, on voit la ville tanguer sur la crête des vagues agitées par l'hélice, puis elle devient de plus en plus petite pour se transformer en une bande de pierre claire s'étirant sur l'horizon. Le bac oriente alors sa poupe vers l'île, puis, dans le vrombissement de son moteur et un vacarme trépidant de ferraille, il frotte son flanc contre le béton du débarcadère.

Pour arriver à la "pension de famille", il faut que je remonte la jetée en bois, la plage de sable et enfin une ruelle étroite. Abdou ety Mariem m'y attendent. Lui est gardien, elle est la patronne du petit hôtel. C'est une femme silencieuse, constamment affairée, aux gestes toujours calmes. Le couple va bientôt avoir un enfant, à en juger d'après la silhouette de Mariem. Malgré leur très jeune âge, ce sera leur quatrième petit. Abdou regarde avec satisfaction le ventre proéminent de son épouse, signe que tout va pour le mieux dans leur maison. «Si une femme a le ventre plat, dit abdou tandis que Mariem acquiesce en slience, c'est mauvais signe, c'est contraire à l'ordre de la nature.» Inquiets, la famille et les amis commencent dans ce cas à s'interroger, à poser des questions indiscrètes, à tramer des suppositions pleines de crainte et parfois même de méchanceté. Mais pour eux, tout se passe conformément au rythme de l'univers selon lequel, une fois par an, une femme donne la preuve tangible de sa généreuse et infatigable fécondité.
Tous deux sont peuls, groupe ethnique le plus important au Sénégal. Les Peuls parlent en wolof et ont la peau plus claire que les autres Africains de l'Ouest. D'où une théorie selon laquelle ils seraient venus dans cette parie du continent depuis les rives du Nil, d'Égypte, il y a fort longtemps, à une époque où le Sahara était encore couvert de verdure et où on pouvait le traverser sans danger.

[...]

Dans la "Pension de famille" d'Abdou et Mariem, je dispose d'une chambre à l'étage. Et quelle chambre! Spacieuse, tout en pierre, avec, en guise de fenêtres, deux ouvertures, et, en guise de porte, un trou aussi grand qu'une porte cochère. J'ai aussi une large terrasse d'où je peux contempler la mer à perte de vue. L'Atlantique. Ma chambre est sans cesse traversée par une brise fraîche, si bien que j'ai l'impression de me retrouver sur le pont d'un navire. L'île est immobile et la mer set calme. En revanche, les couleurs changent sans cesse, celle de la mer, du ciel, du jour et de la nuit. Toutes les couleurs changent d'ailleurs constamment, celles des murs et des toits du village voisin, celles des voiles des barques des pêcheurs, celle du sable des plages, celles des palmiers et des manguiers, celles des ailes des mouettes et des hirondelles de mer qui tournoient dans le ciel. Si on est sensible aux couleurs, ce lieu ensommeillé et presque mort donne le vertige, fascine, étourdit, mais il finit toujours par vous engourdir et vous tourmenter.
Non loin de ma pension, entre les énormes rochers de la côte et des bancs d'algues, j'aperçois les débris calcinésde murs détruits par le temps et le sel. Ces ruines, comme l'île toute entière, portent les stigmates d'une gloire sinistre et criminelle. Pendant deux cent ans et peut-être plus, l'île de Gorée a été une prison, un camp de concentration et un port par où transitaient des foules d'esclaves africains expédiés vers l'autre hémisphère, notamment les deux Amériques et les Caraïbes. On estime que, pendant cette période, dix à vingt millions de jeunes femmes et d'hommes sont partis de Gorée. Pour l'époque, c'est un chiffre allucinant! On peut considérer que l'Afrique a été pépeuplée par cette déportation de masse.

Le continent est devenu désert, le bush et les herbes sauvages l'ont envahi.
Sans interruption, pendant des années, des colonnes d'hommes ont été chassés de l'intérieur de l'Afrique vers l'endroit où se trouve aujourd'hui la ville de Dakar, et, de là, ils ont été dirigés en barque sur l'île. une partie d'entre eux ont péri sur place, de faim, de soif et de maladies, en attendant les navires affrétés pour leur faire traverser l'Atlantique. Les morts étaient aussitôt jetés à la mer où les requins les dévoraient. Les environs de Gorée constituaient la pâture de ces rapaces qui tournaient constamment en nuées autour de l'île. tenter de fuir n'avait aucun sens puisque la vigilence des mangeurs d'hommes ne le cédait en rien à celle des gardiens blancs. Selon les historiens, la moitié des esclaves transportés en navire périrent en chemin. Plus de six mille kilomètres de route maritime séparent l'île de Gorée de New York. Une telle distance, ajoutée aux rudes conditions de voyage, ne pouvait être supportée que par les plus robustes.

Nous rendons-nous vraiment compte que, depuis des temps immémoriaux, la richesse du monde a été bâtie par des esclaves? Des systèmes d'irrigation en Mésopotamie aux murailles de Chine, des pyramides égyptiennes à l'Acropole d'Athènes, des plantations de sucre à cuba aux exploitations de coton en Louisiane et dans l'Arkansas, des mines de charbon dans le Kolyma aux autoroutes du IIIème Reich? Et les guerres? Depuis la nuit des temps l'homme fait la guerre dans le but de gagner des esclaves, de se les approprier, de les mettre aux fers, de les chasser à coups de bâton, de les violer, pour éprouver la satisfaction de disposer d'un autre homme. cela a souvent constitué le principal et unique motif de la guerre, son nerf le plus puissant et déclaré.
Ceux qui ont réussi à survivre au voyage transatlantique (on parlant de "black cargo") ont emporté avec eux leur culture africao-égyptienne qui fascinait tant Hérodote et qu'il décrivit dans son livre, bien avant qu'elle atteigne l'autre hémisphère, bien avant tous ces événements.

Et Hérodote lui-même, de quels escalves disposait-il? Combien en avait-il? Comment les traitait-il? C'était, à mon avis, un homme de bon coeur et ses esclaves n'avaient sans doute pas à se plaindre de lui. En compagnie d'Hérodote, ils visitèrent une partie du monde, et peut-être plus tard, quand leur maître s'installa à Thourioi pour y écrire des "Histoires", lui servirent-ils de mémoire vivante, d'encyclopédie ambulante, lui rappelant les noms, des appellation et des détails qu'il avait oubliés, portant aisni leur modeste contribution à la richesse étonnante de son livre.
Et que devinrent-ils quand Hérodote mourut? Furent-ils exposés sur la place du marché pour y être vendus? Ou alors, aussi vieux que leur maître, le suivirent-ils dans l'autre monde peu de temps après sa mort?