DAKAR,
Sénégal
| Ryszard Kapuscinski - Mes voyages avec Hérodote |
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Hérodote
voyage dans le but de répondre à l'enfant qui se demande
d'où viennent les navires sur l'horizon. D'où surgissent-ils?
D'où voguent-ils? Ainsi ce qu'il voit de ses propres yeux n'est
pas la frontière du monde? Il existe encore d'autres univers?
Lesquels? Quand il sera grand, il voudra les connaître. Mais il
vaut mieux rester un peu enfant. Car les enfants sont les seuls à
poser les bonnes questions et à vraiment vouloir apprendre. |
| Un
autre regard - http://dipitadidia.unblog.fr/ Et pendant ce temps à Dakar lavènement du concept de lhomme africain |
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Hier soir en lisant un hebdomadaire consacré à l'information j'ai failli perdre mon dentier. La seule chose qui m'en a gardée figurez-vous que c'est le fait de ne pas en avoir. J'aurais eu un dentier qu'il aurait fusé de mes lèvres en même temps que la consternation et autres sentiments éprouvés à la lecture de cet article. Oh ce nétait pas un long article mais ce quil rapportait était effarant. Il n'est pas question ici d'être pro ou anti, d'être de gauche, de droite ou du centre, c'est juste une indignation née d'une lecture qui m'a choquée.
Il ne nous a pas échappé que le président de la république Française a fait une escale remarquée à Dakar et quil sest exprimé devant un parterre détudiants. Oh j'ai bien vu des extraits de son discours à la télévision, jy ai perçu sans grande surprise la répétition larvée dune certaine posture de la relation France-Afrique. Jusque là rien de nouveau sous le soleil. Mais voici quà la lecture du journal mes bras se dévissent et tombent (c'est une image mes deux bras physiques sont bien là) Clin doeil. A la lecture de ce journal j'ai cru rêver. J'ai entendu le président de la république parler de l'homme africain, homme quil a pris soin de définir dans son acception générique (ouf !). Il ne sagit pas du masculin mais de lhumain africain. Et voici quil en parle avec des mots qui résonnent dans mon africanité et dans mon humanité comme intolérables, inacceptables, offensants, insultants. L'homme africain (l'humain) en moi en moi se cabre, réduit qu'il est dans un discours aux relents paternalistes à nêtre pas capable de s'inventer un destin. « L'homme africain » en moi se cabre face à des généralités insultantes noyées sous des poncifs et des mots comme respect co-développement. Ne voulant pas laisser mon opinion être faite sur des extraits de discours, je me suis donné pour mission (votre mission si vous lacceptez ) de lire le discours en entier. Ce soir j'ai pris le temps de le lire. Quinze pages mes amis ! Quinze pages avec de pauses indignées, des moments où lindignation disputait la première place au rire. Mon dentier imaginaire a fait quelques excursions hors de mes lèvres interloquées. Abracadabrantesque comme dirait lautre ? Bon je dois à la vérité de dire qu'il y a eu des moments où mon dentier est resté en place. Vous pouvez lire le discours en cliquant sur le lien qui est en fin de billet. Je vous laisse découvrir quelques uns des extraits qui m'ont d'autant plus choquée que la dérive ethniciste du discours présidentiel n'a pas été jugée suffisamment importante pour être relayée par les grands médias en France. Tolérerait-on de tels propos dans un autre contexte ? En sommes nous à un tel niveau danesthésie générale quon ne se laisse plus choquer par des propos tels que celui-ci ? Ou alors, hypothèse que je nexclue pas complètement suis-je trop susceptible sur le sujet ? Indeci Jai la faiblesse de croire que jai un certain recul analytique des faits bien quincluse dans cet « homme africain » qui semble être davantage dans le ressenti que dans la pensée, dans le fantasme dun passé mythique qui lempêcherait dembrasser le réel. Jai la faiblesse de penser que jai accès à lanalyse et au recul. Jai la faiblesse de penser que je ne suis pas quémotion et qu'il m'arrive d'avoir accès au privilège hellénique de la raison. Il se touve quavec un minimum de recul je ne peux trouver ces propos acceptables. Pour notre malheur Senghor a dit un jour que lémotion est nègre et la raison hellène. Quelle beau prétexte pour linfantilisation de lafricain nest-ce pas ? Si lémotion est une « chute de la conscience dans le monde magique » selon Sartre, si la perception présidentielle de lafricanité est celle là, alors je comprends mieux ses propos emphatiques sur le « merveilleux » et le « désenchantement » de lAfrique. Mais cette définition je la récuse au nom de la diversité de lAfrique, de lAfricain, de lhumain. Je trouve intolérable quun homme dEtat ose parler à un autre pays, et par extension à un continent au nom de son pays avec des propos tels que ceux qui suivent. Le drame de lAfrique, cest que lhomme africain nest pas assez entré dans lhistoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont lidéal de vie est dêtre en harmonie avec la nature, ne connaît que léternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il ny a de place ni pour laventure humaine, ni pour lidée de progrès. ( Surpriseje rêve ou bien il a osé dire cela ?) Ecoutez la suite : Dans cet univers où la nature commande tout, lhomme échappe à langoisse de lhistoire qui tenaille lhomme moderne mais lhomme reste immobile au milieu dun ordre immuable ou tout semble être écrit davance. Jamais lhomme ne sélance vers lavenir. Jamais il ne lui vient à lidée de sortir de la répétition pour sinventer un destin.SurpriseSurprise Surprise L'homme africain en moi est il trop susceptible en se sentant insulté par cette assertion ? Comment peut on affirmer une chose aussi insultante sans s'interroger ? Est-ce le sentiment de parler à un être inférieur qui n'aurait pas la force, la capacité ou la ressource de s'indigner. Est-ce l'habitude d'un paternalisme haïssable tellement intégré que lon ne le reconnaît même plus quand il s'exprime ? Comment un président étranger ose t-il venir dans un pays souverain et se sentir autorisé à tenir de tels discours ? Je me souviens des indignations légitimes pré seconde guerre d'Irak quand l'arrogante Amérique a taxé l'Europe de continent vieux et incapable d'être dans l'histoire. Arrognance vous avez dit arrogance ? Et voici que le président français foule la terre d'Afrique, venu à sa rencontre avec amitié et respect pour lui asséner que l'homme africain par essence ne sait pas s'inventer un destin. C'est ethnique, cest dans lessence de lêtre africain. Et personne ne dit trouve rien à redire à ce propos ? LAfricain par essence serait resté dans une dimension de lenfance qui le prive de la capacité à se projeter dans le futur. La seule issue pour sortir de cette incapacité naturelle au progrès ce serait de ne pas craindre dêtre moins africain ? Est-ce un caprice de lhomme africain en moi, enfant par essence qui tape du pied parce quon lui a fait une remarque qui fait que ce propos me choque ? Non je ne pense pas. Je me sens offensée par la globalisation, par les relents paternalistes, par le sentiment quon peut lui dire ce quon veut à cette Afrique là, vassale des nations par essence. Je me sens offensée quon accole le terme respect mutuel à de tels propos. Je trouve insultants les poncifs et autres généralités qui encadrent cette vision ethniciste de lintelligence et de la capacité de faire et d'être de tout un continent et de ses fils fussent ils ou non de la diaspora. Oui je me sens insultée et repliée dans « lémotionnalisme » (oui cest un néologisme assumé) qui caractérise mon « homme africain » et je prends la voix dAretha Franklin pour réclamet un minimum de R.E.S.P.E.C.T. Et le respect ce n'est pas que du discours, c'est aussi dans l'attitude et dans le regard que l'on porte sur l'autre. Bien sûr il va sans dire que le discours du président de la république nest pas fait que de ce que je souligne. Il y a des vérités de fond et il y a aussi des raccourcis saisissants qui m'interrogent sur ceux qui rédigent ses discours. Celui ci n'est pas bon même dans la forme, malgré les répétitions pour faire des effets de style avec dans l'arrière pensée l'idée de faire un discours qui reste dans les mémoires. Il y a la répétition emphatique du ils ont eu tort, il y la répétition du je sais. Bref il y a à boire et à manger dans ce discours et selon les sensibilités et les convictions des uns et des autres, on peut ou non être d'accord avec le contenu et les analyses sous jacentes au discours. Pour ma part, laspect ethniciste et paternaliste du discours me hérisse. Pour vous faire une meilleure opinion vous pouvez consulter lallocution sur le site dont le lien suit. |
| Ryszard Kapuscinski - Mes voyages avec Hérodote |
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Le bac met moins d'une demi-heure à voguer des berges de Dakar à l'île de Gorée. En se tenant à la poupe du bateau, on voit la ville tanguer sur la crête des vagues agitées par l'hélice, puis elle devient de plus en plus petite pour se transformer en une bande de pierre claire s'étirant sur l'horizon. Le bac oriente alors sa poupe vers l'île, puis, dans le vrombissement de son moteur et un vacarme trépidant de ferraille, il frotte son flanc contre le béton du débarcadère. Pour arriver
à la "pension de famille", il faut que je remonte la
jetée en bois, la plage de sable et enfin une ruelle étroite.
Abdou ety Mariem m'y attendent. Lui est gardien, elle est la patronne
du petit hôtel. C'est une femme silencieuse, constamment affairée,
aux gestes toujours calmes. Le couple va bientôt avoir un enfant,
à en juger d'après la silhouette de Mariem. Malgré
leur très jeune âge, ce sera leur quatrième petit.
Abdou regarde avec satisfaction le ventre proéminent de son épouse,
signe que tout va pour le mieux dans leur maison. «Si une femme
a le ventre plat, dit abdou tandis que Mariem acquiesce en slience,
c'est mauvais signe, c'est contraire à l'ordre de la nature.»
Inquiets, la famille et les amis commencent dans ce cas à s'interroger,
à poser des questions indiscrètes, à tramer des
suppositions pleines de crainte et parfois même de méchanceté.
Mais pour eux, tout se passe conformément au rythme de l'univers
selon lequel, une fois par an, une femme donne la preuve tangible de
sa généreuse et infatigable fécondité. [...] Dans la
"Pension de famille" d'Abdou et Mariem, je dispose d'une chambre
à l'étage. Et quelle chambre! Spacieuse, tout en pierre,
avec, en guise de fenêtres, deux ouvertures, et, en guise de porte,
un trou aussi grand qu'une porte cochère. J'ai aussi une large
terrasse d'où je peux contempler la mer à perte de vue.
L'Atlantique. Ma chambre est sans cesse traversée par une brise
fraîche, si bien que j'ai l'impression de me retrouver sur le
pont d'un navire. L'île est immobile et la mer set calme. En revanche,
les couleurs changent sans cesse, celle de la mer, du ciel, du jour
et de la nuit. Toutes les couleurs changent d'ailleurs constamment,
celles des murs et des toits du village voisin, celles des voiles des
barques des pêcheurs, celle du sable des plages, celles des palmiers
et des manguiers, celles des ailes des mouettes et des hirondelles de
mer qui tournoient dans le ciel. Si on est sensible aux couleurs, ce
lieu ensommeillé et presque mort donne le vertige, fascine, étourdit,
mais il finit toujours par vous engourdir et vous tourmenter. Le continent
est devenu désert, le bush et les herbes sauvages l'ont envahi. Nous rendons-nous
vraiment compte que, depuis des temps immémoriaux, la richesse
du monde a été bâtie par des esclaves? Des systèmes
d'irrigation en Mésopotamie aux murailles de Chine, des pyramides
égyptiennes à l'Acropole d'Athènes, des plantations
de sucre à cuba aux exploitations de coton en Louisiane et dans
l'Arkansas, des mines de charbon dans le Kolyma aux autoroutes du IIIème
Reich? Et les guerres? Depuis la nuit des temps l'homme fait la guerre
dans le but de gagner des esclaves, de se les approprier, de les mettre
aux fers, de les chasser à coups de bâton, de les violer,
pour éprouver la satisfaction de disposer d'un autre homme. cela
a souvent constitué le principal et unique motif de la guerre,
son nerf le plus puissant et déclaré. Et Hérodote
lui-même, de quels escalves disposait-il? Combien en avait-il?
Comment les traitait-il? C'était, à mon avis, un homme
de bon coeur et ses esclaves n'avaient sans doute pas à se plaindre
de lui. En compagnie d'Hérodote, ils visitèrent une partie
du monde, et peut-être plus tard, quand leur maître s'installa
à Thourioi pour y écrire des "Histoires", lui
servirent-ils de mémoire vivante, d'encyclopédie ambulante,
lui rappelant les noms, des appellation et des détails qu'il
avait oubliés, portant aisni leur modeste contribution à
la richesse étonnante de son livre. |