BISCAROSSE (2/2)
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LFBS -
19 mai 2007
Personne
n'a réellement envie de se lever ce matin. On paresse, on somnole.
A peine six cent kilomètres ne nous séparent plus que de Paris,
alors pourquoi se presser? Pourquoi écourter notre dernier jour de
voyage? De toutes façons, il ne fait pas beau : nuages bas, bruine.
On ne perdra rien à attendre quelques heures.
Chacun passe à la douche du camping pour un bon décrassage en
règle; de quoi laisser notre corps oublier les deux dernières
nuits passées sous la tente, et déloger les grains de sable
emportés d'Afrique dans les pores de la peau.
Puis nous refaisons refait nos paquetages, et plions la tente pour une dernière fois. Avant de quitter les lieux, nous allons faire un tour au "Musée de l'Hydroaviation", situé à proximité. Il est fermé à cette heure ci, mais à travers les baies vitrées, nous pouvons admirer les belles pièces d'époque, les reconstructions, les détails techniques de moteurs vieux de 70 ans, à l'époque où les avions Latécoère faisaient leurs délicats essais sur l'herbe ou sur les eaux calmes du bassin. Dans le jardin central, deux passionnés montent une exposition spéciale pour le soir, et nous propose de jeter un coup d'oeil. Nous jasons un moment avec ces férus d'histoire; nous qui venons juste - secrètement - de la traverser. Aujourd'hui, c'est la journée des musées. Celui-ci sera ouvert et gratuit toute la nuit dès 19:00. Dommage, à un jour près, nous aurions vraiment pu respirer le parfum de toutes ces reliques reliées à l'hydrobase, aux pilotes dont beaucoup ont fait la Ligne; bref, au berceau de cette aviation balbutiante.
Au
lieu de ça, nous errons, la mine un peu triste, dans un matin de bruine
et de crachin. Ni un temps pour voler, ni un temps pour faire de la plage.
Rendus au centre ville de Biscarosse, nous avisons une boulangerie et un café
pour poser les sacs, s'asseoir un moment et mettre au point notre plan de
retour sur la capitale. Stéphane achète aussi la presse, et
l'on joue à découvrir ce que la France est devenue en notre
absence. A part son nouveau président, rien n'avait vraiment filtré
jusqu'à nous durant ces trois semaines. Et d'après les pages
que l'on tourne, le mois de mai 2007 n'a rien apporté d'exceptionnel,
rien qui nous fasse réagir outre mesure ou aiguise notre intérêt.
Sports, politique, culture, médias : nous n'en avons pas beaucoup plus
besoin que les jours passés. Et pourtant, bien vite, chacun de nous
reprendra le rythme d'y plonger les yeux quotidiennement, se reconnectant
avec la vie socialisée, organisée. Et l'on s'y intéressera
pour vrai. On y prendra plaisir, et il n'y a rien de mal à cela. Juste
un potentiel de décalage qui saisit parfois l'esprit, au détour
d'un long voyage.
Grignotant nos croissant et chocolatines, nous décortiquons la météo aéronautique obtenue au poste internet du café. Pas besoin de miss météo pour nous dire qu'il ne fait pas beau le 19, et que le 20 mai sera pire encore...
BKN005, SHRA, TSRA, BR, LOC 1500, CB
(averses et orages possibles, plafond nuageux à cinq cent pieds du sol).
La fenêtre la moins mauvaise serait peut-être vers 12:00Z, même si les prévisions sont pourries sur Bordeaux. Mais nous n'avons pas beaucoup d'autres choix. On hésite, se tâte, imagine des plans B...
Et puis : "Banco!" Nous décidons de tenter, quitte à revenir se poser si le temps est trop mauvais. A priori, nous avons une chance d'avoir une météo un peu différente à la limite de l'océan. Et si nous arrivons à gagner la région de Nantes, le reste devrait passer.
Nous
finissons nos cafés, survolons le Figaro et Libé, et montons
dans un taxi pour l'aéroport. Il s'agit en fait d'une sorte d'ambulance,
qui à ses heures perdues embarque aussi les gens en bonne santé.
Mauvais présage?
Tout est fermé sur le terrain, et pas une âme aux environs. Heureusement
que nous avons pris les informations météo en ville. Par contre,
niveau plan de vol, on devra s'en passer. C'est vrai qu'en France, ce n'est
pas forcément requis... mais aujourd'hui, j'aurais été
plus rassuré d'en déposer un - réflexe canadien peut-être.
Le terrain est toujours non contrôlé, et sitôt les sacs
embarqués un peu en vrac dans l'avion, nous mettons les gaz. Les gouttelettes
d'eau qui perlent sur le pare-brise sont soufflées par l'hélice,
laissant des traces rectilignes. On s'annonce à la radio qui reste
muette. Soixante cinq noeuds au badin, Manu décolle. Je suis assis
à sa droite. Nous ne sommes pas encore convaincus de vraiment vouloir
le faire, ce dernier vol. Le plafond est plus que bas : à 300ft sol,
on en touche les premiers filaments épars. Des yeux, je garde contact
avec piste, au cas où il faille reposer les roues. On louvoie vers
des zones un peu moins bouchées, et tournons en rond dans les environs
de l'Étang, à la recherche d'une ouverture, tout en s'assurant
de perpétuellement garder une référence visuelle avec
le sol.
| Biscarosse - plan de la région |
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Vers la mer, ça a l'air meilleur. Mais des nuages barrent 80% de l'horizon, et la seule trouée se situe à la limite des zones militaires, c'est à dire des champs de tir, strictement interdits de survol. A notre altitude, nous ne pouvons même pas encore établir de contact radio avec la SIV d'Aquitaine, pour connaître l'activité des zones en ce moment, ni obtenir des conseils et informations météo supplémentaires. Alors si c'est pour se prendre un tir de missile nucléaire M51 dans les gencives, non merci; on repassera.
Le terrain toujours en vue, nous tentons une autre passe, et trouvons, dans la couche morcelée, un passage un peu plus au Nord, a priori entre la ville et les champs militaires. On s'engouffre, distinguant la lumière du soleil au dessus de la plage. Nous survolons la forêt de pins, tout en scrutant l'activité au dessous de nos ailes; à gauche, à droite... rien. On passe, et on rejoint finalement la plage, dans un soulagement palpable. Techniquement, notre situation est désormais bien plus sécuritaire qu'en restant coincés au dessus des arbres ou du lac : un atterrissage forcé peut désormais toujours être tenté sur le sable. Et puis de la plage comme ça, nous en avons bouffé des milliers de kilomètres en Afrique, à toutes les altitudes; ça n'est certes pas un argument en soi, mais on peut, en comparaison, considérer le risque comme tout à fait acceptable - quelle ironie en revanche ce serait, après avoir survolé sans pépin tant de front de mer bien plus inhospitaliers, de finir dans les dunes du Bassin d'Arcachon!
Finalement, après plusieurs essais avortés, nous on établissons le contact radio avec les services d'information. La contrôleuse nous accueille, et confirme - soulagement - que les zones militaires R61 et autres de la région sont aujourd'hui inactives; un poids de moins pour notre conscience.
Jusqu'à Oléron, nous longeons ainsi la plage, montant au mieux à 700ft, sous l'oeil bienveillant du contrôle aérien, météo oblige. Puis le ciel se dégage plus nettement, et nous ne ratons pas l'occasion de monter, d'abord au FL55, puis au FL75. On nous a confirmé que le temps est plutôt dégagé au Nord de la Loire, et nous passons donc au dessus de la couche de nuages pour effectuer ces dernières heures de vol à surfer une mer de ouate blanche - bonheur du VFR on top, autorisé en France avec une simple licence de pilote privé VFR.
| On-Top vers La Rochelle |
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Avant La Rochelle, nous virons à droite : cap sur le VOR de Poitiers. Puis Ambroise. Ah, enfin des lieux mieux connus, des espaces déjà traversés, il y a quelques années quand avec un ami, Fabrice, nous survolions les Châteaux de la Loire, Manuel et moi. Nous revenions alors de l'Ile d'Yeu, et la nuit à la belle étoile que nous y avions passé est encore intacte dans nos mémoires. C'était je crois notre seconde vraie navigation de voyage, après Granville en Normandie. Quelle aventure! Et déjà que de chemin parcouru, en si peu d'années; c'était hier.
| Au dessus de Poitiers - Cyril |
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L'aide radio suivante, c'est Épernan. Comme des paléontologues, nous fouillons dans les strates de notre mémoire, toujours plus profond, à la recherche des premiers souvenirs que ces noms évoquent dans notre passé aéronautique. Épernan, cela remonte à nos navigations avec instructeur; premiers balbutiements, en 2003. Était-ce avec Georges Hamon? Antoine Leguay? Je ne sais plus. Il faudra jeter un oeil à nos carnets de vol. En tous cas, c'était l'extrême limite de notre monde à nous.
Soudain au milieu de ces rêveries, la radio bourdonne les reproches du contrôleur : il nous reproche de monter par instant jusqu'à 7700ft (au calage 1013hPa) pour éviter les renflements de quelques cumulus sortant de la couche. Il nous demande donc de descendre au niveau d'en dessous, FL55. Nous nous exécutons humblement, et nous retrouvons à voler entre deux couches de nuages.
| Au dessus de Poitiers, au FL75 |
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Au dessous, la couche se soude, et le temps a l'air de vouloir se boucher. Comme on approche de la capitale, nous contactons fièrement la SIV de Paris, qui nous rassure et nous informe qu'au Nord de Chartres, le temps est bon, et la couche se morcelle. Nous pouvons donc continuer encore un peu là où nous sommes, et retarder notre descente jusqu'à atteindre les trouées qui ne tarderont pas à venir quand les conditions seront plus favorables.
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