ABÉNÉ
- DAKAR - ST LOUIS - NOUAKCHOTT
-
Une remontée au coeur des sables -
10 mai 2007
Réveil
matinal. Trop. 5:00. La tête est lourde, la nuit trop courte. Le jour
n'est pas levé, mais déjà l'atmosphère n'est pas
la même qu'hier. La Croix du Sud a disparu, un voile opaque masque le
ciel devenu grisâtre, sale d'une brume matinale encore mal définie.
Nous finissons nos sacs, et retrouvons notre barman / serveur des aurores
pour un petit déjeuner vite englouti. Nous réglons la note au
Kalissaï, et embarquons avec notre stock dans le 4x4 conduit par le boss,
pas beaucoup plus réveillé que nous. Mais c'est un pilote, et
il sait ce que c'est que de devoir partir juste au lever du soleil, quelle
que soit l'heure que la montre indique.
Stéphane et Cyril l'accompagnent pour une dernière vérification
de la piste - on ne sait jamais. En une demi-heure à peine, la nuit
a laissé place à la lumière du soleil, certes voilé.
A l'arrière du Robin, on finit d'entasser les sacs avec méthode,
et exécutons une sérieuse visite prévol. La route va
être longue, et il faut pouvoir compter sur la mécanique. Et
puis qui sait, un singe collectionneur de boulons aurait pu découvert
notre trésor.
Les au revoirs sont faits, nous remontons en cahotant la piste de latérite,
et nous décollons au cap 300°, en direction de la mer. Manuel est
aux commandes. Une petite brume aux contours imparfaits nous suggère
de ne pas trop grimper.
Il est de toutes façons temps d'effectuer notre clin d'oeil. Nous tournons
sur l'océan, et passons basse-hauteur le long de la plage saluer une
dernière fois nos amis de Kafountine et d'Abéné : c'est
sûr, aujourd'hui, la pêche sera bonne!
| Abéné - La pêche sera bonne! |
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On
poursuit le long de la côte, entre cinq cent et mille pieds tant que
brune sèche nous le permet. C'est en fait du sable qui commence à
envahir l'atmosphère. On surveille la température d'huile -
correcte.
Nous retraversons la Gambie en parvenant de justesse à capter l'autorisation
de pénétrer le territoire national. Le signal est mauvais, et
nous sommes contraints de voler bas. Le survol du golfe de Gambie fait monter
la tension dans le cockpit. Pour quelques minutes, nous n'avons plus la langue
ocre du sable pour nous guider, si bien que la mer et le ciel, tous les deux
embrumés, se confondent devant nous. Dessous et autour, heureusement,
les clapot de la mer sont bien visibles, et aident à garder l'horizontalité.
Nous tenons le cap; Manuel et moi nous répartissons les rôles,
et définissons les actions à prendre si nous tombions vraiment
IFR, sous les minima de vol à vue. Pour le moment, on conserve une
visibilité correcte, et retrouvons enfin la langue de sable, qui court
jusqu'à Dakar.
| Côté Sénégambienne - Passage d'une épave de navire |
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En entrant dans les zones de Dakar, à vingt cinq milles nautiques environs
de la capitale, nous rejoignons la tour, qui nous avise que l'aéroport
est fermé aux vols VFR. Panique à bord! Qu'allons-nous faire?
Il nous reste peut-être une heure d'essence, et nous ne savons pas à
quoi ressemble maintenant le temps à notre point de départ.
Sans tour ni contrôle radar, c'est de toutes façons encore plus
risqué. D'autres solutions? Je n'en vois pas, et nous avons tous bien
hâte de poser nos culs sur le tarmac, pour sortir au plus vite de cette
purée de pois...
Puis le contrôleur ajoute : " Désirez-vous passer VFR spécial?
" Câline, si c'est ça que ça nous prend pour atterrir
ici, avec plaisir! Et moi de répondre, soulagé : " Affirmatif.
FKK, continuons en VFR spécial. " La tour nous prend alors en
guidage radar, et nous communique des vecteurs pour nous mener en toute sécurité
vers l'aéroport. Sur tout ce trajet, la brume ne nous affecte heureusement
pas au point de perdre potentiellement l'horizontalité de l'avion.
Mais elle perturbe la navigation, surtout si on perd la côte de vue.
A Dakar, la visibilité horizontale est passée officiellement
sous les six mille mètres.
Passage verticale des pistes, on s'engage dans la vent-arrière... et
déjà, à mille pieds sol, on est à la limite de
perdre la piste de vue. On tente de rester parallèle, prépare
l'avion, réduit le moteur, tourne en base sans trop voir notre objectif,
et l'on vire en finale au dessus de l'eau. Comparé à l'arrivée
triomphale fait par Cyril il y a à peine une semaine, je dois avouer
qu'on est cette fois davantage dans nos petits souliers...
La tour a beau mettre toutes les lumières de piste à fond, notre
approche est prudente, et nos huit yeux ne sont pas trop pour confirmer qu'on
est quasiment alignés sur l'axe. (bon, j'avoue, j'avais aussi setté
l'ILS, juste au cas où...)
| Dakar - Atterrissage en VFR Spécial |
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Première
expérience de VFR spécial pour Manu comme pour moi. Cela change
des cours théoriques d'IFR. On se parke à l'aéroclub.
Pas grand monde cette fois-ci, et pas d'apéritif non plus. On va au
bureau de piste prendre la météo. Plus au Nord, c'est pas terrible
: 4000m de visibilité horizontale à St Louis, et pire à
Nouakchott : 1400m de RVR (Runway Visibility Range). Bref, pas besoin de tergiverser,
ça ne passe plus, même en VFR spécial.
Le verdict est clair : nous sommes coincés à Dakar. Bien sûr,
on a connu pire comme endroit pour passer la nuit. Mais combien de temps cette
mauvaise météo va-t-elle durer?
Devant
notre hésitation et notre claire ignorance des phénomènes
météo d'Afrique, une pilote chevronnée de l'aérodrome
nous prend sous son aile et nous dispense un magistral cours de météorologie
des tropiques. Nous arrachant des mains les dernières cartes météo,
elle nous explique d'une traite que L'Armatan nous souffle actuellement un
air chaud rempli du sable du désert (du 020° au 080°), tandis
que le G-stream (100kt au FL450) passe en sens inverse, d'Ouest en Est. Bref,
ça ne donne rien de joli sur nos têtes. Cela va amener la saison
de l'hivernage pour bientôt, c'est à dire la saison des pluies,
prévues généralement pour seulement 2 à 3 semaines
plus tard. elle nous apprend aussi que la position du front inter-tropical
joue un grand rôle dans l'évolution des phénomènes
météo et leur prévision, selon qu'il est positionné
plus au Nord, ou au contraire descend plus au Sud. De plus, les lignes de
grain, quand elles arrivent, sont terribles; délicates à contourner,
il ne faut même pas espérer pouvoir passer au dessus.
Visiblement, elle en a vécu des sales temps en Afrique, et à
l'entendre raconter les misères du ciel, on croirait revivre les grandes
aventures de l'Époque, et le passage du Pot au Noir.
Bref, il semble qu'on ait eu pas mal de chance pour le vol aller, mais le
retour ne va pas être si facile ...
Sur
ces bonnes paroles, on fait tout de même les formalités douanières
pour pouvoir quitter le Sénégal dès que le temps nous
le permettra. Puisqu'à Saint Louis on a encore 4000m de visibilité
- juste suffisant pour s'y poser -, prenons-le comme une chance, on avisera
ensuite, pour peut-être repartir de soir, à la fraîche,
rejoindre Nouakchott juste avant la nuit. En plus, nous connaissons assez
bien la géographie de St Louis, et l'embouchure du fleuve Sénégal
nous fournira de bons repères pour retrouver la piste même sous
de mauvaises conditions.
On décide donc de décoller sans perdre de temps, car en plus
des problèmes de visibilité, la touffeur s'abat sur le Sénégal
et la chaleur monte comme dans une fournaise. Nous rasons la plage, afin de
pouvoir maintenir "Victor Mike Charlie" (conditions VMC, de visibilité
minimales). À 150ft au dessus de la bande de forêt qui longe
la plage, nous trouvons une - relative - oasis de fraîcheur, qui nous
permet de maintenir une température moteur de seulement 85°C, contre
presque 100°C n'importe où ailleurs. Nous essayons un peut toutes
les possibilité pour soulager le moteur, mais en vain. Au dessus des
arbres, l'OAT est à 34°C, mieux que le 42°C en butée
auquel nous sommes désormais habitués.
| Côte Sénégalaise, entre Dakar et St Louis - BEgos en copilote, soucieux |
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Nous
croisons un hélicoptère, préalablement contacté
par radio, mais quasiment impossible à détecter en visuel. Très
bas, comme nous, choisit le survol des vagues, et nous restons sur la forêt.
En dessous de nous défilent les villages sénégalais,
tantôt de paille, tantôt en dur. Beaucoup de pirogues jonchent
la plage à leurs abords.
| Côte Sénégalaise, entre Dakar et St Louis - Village |
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Côté continent, le paysage est tout autre: des cultures par irrigation
constituent l'essentiel des terres, piquées sporadiquement de quelques
palmiers. Chaque groupe de paysans a un puit, dont il tire des chenaux d'irrigation
aux formes indéfinies, presque organiques. On est loin des champs du
Mid-West États-uniens, ou des Plaines du Canada. Les parcelles de terre
sont ici de petite taille, de taille humaine, sans mécanisation et
toujours bordées d'une haie d'arbustes, afin d'éviter l'érosion
des sols. Malgré la chaleur, plusieurs paysans sont au travail. Sur
cette terre somme toute ingrate mais pourtant verdoyante, quelle étendue
recouvrent ces innombrables champs? Quelques kilomètres de large peut-être?
On croit toujours deviner à l'horizon la limite de la vie, les frontières
du désert, plus loin dasn l'éintérieur du continent.
Comment les populations luttent-elles contre l'avancée inexorable du
sable saharien? Et cette "forêt" longeant le littoral? Quelle
est son origine, sa fonction? Tout cela rappelle un peu la cause de la Kényane
Wangari Maathaï, Wangari Maathaï,
qui s'est tant battue pour que la terre d'Afrique retrouve la végétation
qui seule peut réellement la protéger et la faire prospérer.
| Côte Sénégalaise, entre Dakar et St Louis - Champs, dans l'intérieur des terres |
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Nous
laissons là ces questions pour s'apercevoir avec inquiétude
que la température de l'air est en train de remonter, même au
dessus des arbres. Nous obliquons légèrement vers la plage pour
tâter la température qu'il y fait, alors que Saint Louis n'est
désormais plus qu'à quelques dizaines de miles nautiques. Toujours
pas de contact radio, bien sûr, puisque la brume nous empêche
de monter capter les ondes.
La température continue de grimper; l'option "plage" n'était
finalement pas une très bonne idée. Sur le sable, des pêcheurs
qui nous entendent venir nous saluent en levant les bras, les yeux rivés
sur notre oiseau blanc en manque de fraîcheur.
| Côte Sénégalaise, entre Dakar et St Louis - Salutations des pêcheurs |
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Le contact avec la tour de St Louis ne s'établit toujours pas. Dernier droit au dessus des arbres et des lagunes, pour arriver à la pointe Sud de la Langue de Barbarie. Nous survolons des pélicans en formation, croisant les doigts pour que la vue d'un étrange congénère comme notre Robin ne leur donne trop envie de donner de l'aile en notre direction. Mais la chaleur semble plutôt les contenir au repos, ce qui nous évite un périlleux slalom.
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Côte Sénégalaise, à l'approche de St Louis - Manu, concentré |
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Survol
de la ville. "Tour de St Louis, de F-GLKK, vous nous entendez?"
Nous sommes à deux minutes de l'aéroport, et nos appels se perdent
dans ce ciel de craie. Personne pour nous répondre.
"Y a-t-il quelqu'un sur la fréquence qui nous entende?" toujours
personne. Dans la brune de sable qui a envahi le ciel, nous sommes seuls et
minuscules.
De mémoire, nous trouvons la piste après avoir dépassé
la ville : contact visuel! On enchaîne une semi-directe main-gauche
(nous sommes de toutes façons déjà à seulement
500ft) et on se pose sur un aéroport désert, comme abandonné
par les hommes.
| St Louis du Sénégal - Survol de l'Ile, meilleur moyen pour retrouver la piste |
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Nous parkons l'appareil au même emplacement que la première fois, si émouvante. Puis on monte à la tour, où nous trouvons notre ami contrôleur qui nous dit, en toute simplicité, que sa radio ne fonctionne pas: «Non mais ça allait, vous avez bien atterri, vous n'avez pas été gênés?». Qu'est-ce que vous voulez répondre... «Euh, gênés par quoi? Les 4000m de visi? Pfff... faut s'habituer à tout!».
En
position de force dans la conversation, on en profite pour demander à
déplacer l'avion à l'ombre, sous le hangar du propriétaire
de l'Hôtel de la Poste.
Malgré le voile de brume, il fait un cagnard assommant, incroyable.
On étouffe au soleil. On apprend pourtant qu'il fait moins chaud qu'avant
hier, et de manière générale bien moins chaud qu'à
Nouakchott ou dans l'intérieur des terres. Est-ce sensé nous
rassurer?
On
reprend par radio, au cas où, la dernière de Nouakchott : toujours
1400m de RVR, ce qui signifie : VFR interdit, même du VFR spécial.
Aucun réel espoir que les choses s'améliorent. Il faut juste
attendre, inch'allah. Vue la température, de toutes façons,
il est impensable de vouloir re-décoller cet après midi. Peut-être
réessayer le soir venu? Maigre espoir, mais c'est le seul que nous
ayons. Les explications reçues plus tôt à Dakar laissent
planer sur nous l'ombre de l'hivernage, et d'être coincé ici
pour des jours et des jours, des semaines peut-être. Alors espoir garder
il faut, et croire en nos chances de passer ce soir. En tous cas, ne pas laisser
passer une seule fenêtre de remonter plus au Nord.
La question à se poser concerne alors les déroutements possibles
si par malheur la fenêtre se refermait sur Nouakchott lorsque nous arriverons:
continuer sur Nouhadibou? Faisable, mais limite en carburant, et pas d'autre
alternative ensuite. Retourner sur St Louis serait peut-être le plus
sage, à condition que la nuit ne soit pas déjà tombée...
Bref, autant de questions qui fourmillent dans ma tête, et ravivent
d'angoisse chacun de mes calculs. Mieux vaut pour le moment se changer les
idées.
Sous
le cagnard brûlant, nous nous mettons en marche pour le Ranch de Bangor,
distant d'environs trois kilomètres de l'aéroport. Le lieu est,
paraît-il agréable et nous caressons l'espoir d'y trouver un
peu de fraîcheur. Mais la marche est longue; lente, en tous cas. La
route, bordée d'acacias, nous offre quelques opportunes zones d'ombre.
On traverse un semblant de village. Quelques marchands "de tout",
où l'on peut se désaltérer un peu. Puis on oblique sur
la droite, empruntant un sentier qui débouche sur une grande étendue
de terre battue, désertique. La seule ombre qui s'y fige, c'est celle
de deux cadres de buts de football. Le soleil au zénith écrase
de chaleur les inconscients qui se risquent à traverser la zone - nous
quatre. On dirait que la terre même reflète et diffuse les rayons
sur nous, comme l'aurait fait un champ de briques réfractaires.
Chacun hésite sur la direction à prendre, ne voulant pour rien
au monde traverser ce champ crématoire pour devoir finalement revenir
sur ses pas, sans réelle assurance de pourvoir effectuer l'aller-retour
sans finir desséché comme un raisin sec! Plus personne ne parle.
On économise notre souffle pour résister aux assauts du soleil.
La brume de sable pose comme une chape de plomb sur l'atmosphère, et
bien loin d'apporter le moindre vent, elle assèche la gorge, les yeux
et le nez à chacun de nos pas, chacune de nos respiration. C'est officiel,
jamais je n'ai connu pareille chaleur.
Le terrain de foot traversé, on continue un peu le long d'une haie
de bamboo et finalement trouvons, au milieu de la lourde torpeur du midi,
le ranch tant espéré. C'est en fait une sorte d'hôtel
particulièrement riche, formé d'un grand complexe de plusieurs
bâtiments et d'espaces verts avec, attenant, un élevage de chevaux
et peut-être d'autres bêtes promène-touristes.
Dérrangées pendant la sieste, les personnes du Ranch nous accueillent
en faisant la moue, devant ces quatre énergumènes un peu perdus,
venus uniquement chercher en ce lieu de l'air respirable et de quoi se restaurer.
Pas des gros consommateurs, c'est sûr. Mais enfin, on ne laisse pas
le touriste français crever au soleil dans les colonies bien éduquées.
(Notez la pointe d'ironie dans mes propos).
Soudain,
mirage au coeur de l'oasis : une splendide piscine fait miroiter devant nous
ses eaux bleues clair, immobiles. Visiblement fraîches et n'attendant
que nos corps et nos esprits à la limite de la surchauffe. Ploufff!
Tel Picsou plongeant dans sa piscine de louis d'or, nous jouissons d'extase
au contact de cette eau limpide qui soulage l'ébullition de nos cellules.
Repas sur la terrasse du restaurant. Luxe suprême, nous remplissons
nos verres d'eau Cristaline®, importation françaâaise, Monsieur.
Au milieu de chaque sieste que nous tentons dans nos chaises longues ombragées,
la touffeur nous regagne en moins de quinze minutes, et nous extirpe de notre
somnolence pour un nécessaire saut rafraîchissant dans la piscine.
Farniente intégral, avachis dans nos divans de toile, à l'ombre
des cocotiers et palmiers. Luxe absolu, honteux. Mais d'un commun accord (tacite),
nous profitons de ces moments d'aisance gratuits pour recharger les batteries,
en prévision des jours à venir qui, en Mauritanie, risquent
de s'avérer nettement plus rudes et intenses.
Bientôt 17:00. Il va falloir se mettre en route, vers l'avion. Ça devrait être un petit vol d'une heure. Mais je sens la tension monter en moi. Je sens, comme on dit au Québec, qu'il "n'y en aura pas de faciles." Chaque étape sera durement gagnée désormais. On a du pain sur la planche, et du sable dans les airs; il faudra bien composer avec les éléments. Nous sommes le dix mai. Nous avons dix jours pour rentrer à bon port et retourner l'avion. A l'intérieur de moi, un chronomètre s'en déclenché.
De
retour à la tour, nous arrivons juste à l'heure pour capter
la nouvelle météo de Nouakchott : pour la première fois
de la journée, ils donnent une RVR de 1600m, une amélioration
de deux cent mètres qui font toute la différence, puisque le
seuil légal est de 1500m. Du coup, cela autoriserait, en théorie
et si cela se maintient, notre arrivée sur la capitale mauritanienne.
Nous quittons donc sans plus tarder notre ami à la tour, sans évidemment
oublier de lui régler les taxes et surtout le petit "bonus"
d'usage. Prévol rapide, car nous somme maintenant pressés par
la nuit qui s'en vient et qui tombe si verticale à ces latitudes.
On
décolle finalement de Saint Louis en VFR Spécial, après
avoir de justesse obtenu l'autorisation de Nouakchott qui nous attend une
heure plus tard. Montée au FL55, juste à la limite de la couche
de sable la plus dense. La visibilité latérale est exécrable;
la verticale est tout juste suffisante pour nous repérer. On s'efforce
de piloter en suivant la côte, que l'on distingue encore juste en dessous
de nous. En fait, Manuel et moi, lourdement chargé par le stress de
telles conditions, nous répartissons les tâches et essayons de
découpler la tenue de l'avion et la navigation. L'un s'occupe de l'horizon
artificiel et de l'altimètre, l'autre de suivre des yeux la côte
et donner des corrections de cap. je ne sais pas pourquoi, mais le Robin a
une fâcheuse tendance à partir à droite et nécessite
une bonne correction aux ailerons et au pied, ce qui a tôt fait de nous
donner des crampes. Nous alternons les rôles, et maintenons grosso modo
un cap 030° magnétique. Semi IFR, semi VFR, le vol se fait sous
haute tension. Qu'en pensent Cyril et Stéphane, derrière? Ils
semblent rester calme. On voit les choses différemment quand on n'a
pas la tête remplie des épreuves théoriques du vol aux
instruments, ressassant les questions de facteur humain, désorientation
spatiale, effets du stress... Pourtant, à voler dans le sable comme
nous le faisons, c'est aussi l'état du filtre à air qui est
à considérer, ainsi que les effets sur le moteur de ces fortes
chaleurs et d'un bouchage potentiel de l'arrivée d'air. En somme, notre
avion est un paquet de problèmes, et nous ne sommes, à bord,
qu'une partie de la solution.
Par chance, le vent n'est pas défavorable, contrairement aux prévisions. Cela accélère un peu notre course contre la nuit. A mesure que la couche de sable s'épaissit, nous sommes contraints de descendre, pour continuer à garder un contact visuel avec le sol. Le bon côté de naviguer sans aucune visibilité horizontale, c'est que l'on ne voit pas l'immensité des étendues désertiques que nous survolons. Nous pourrions être n'importe où dans le monde, nous ne pouvons pas réellement ressentir les effets dramatiques des paysages à qui nous disons désormais au revoir, sans même les voir.
| Mauritanie - Il y a 10 jours déjà, entre St Louis et Nouakchott |
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Malgré
nos 2500ft d'altitude, nous établissons enfin le contact radio avec
Nouakchott - cris de soulagement en cabine. La nuit opacifie encore un peu
plus l'atmosphère. Le soleil, couché à 19:30, a depuis
peu tiré sa révérence. Pressés par le couvercle
de brume, nous sommes contraints de descendre à 2000ft. Un Airbus A319
d'Air France s'annonce sur la fréquence, et je ne sais pas pourquoi,
la voix de son pilote nous a fait comme un baume au coeur, instantanément;
comme si sa présence, quelque part dans le ciel près de nous,
nous soulage un peu de la réalité locale dans laquelle nous
sommes plongés.
La tour de Nouakchott nous demande de descendre à 1500ft, et de les
rappeler passant vingt cinq nautiques. Notre GPS nous sert de DME pour évaluer
les distances, et nous rappelons comme convenu. Pendant ce temps, l'Airbus
continue sa procédure d'approche. Même à 1500ft, nous
ne voyons pas d'amélioration, et c'est plutôt la nuit qui gagne
du terrain. Comme le circuit de l'Airbus se situe verticale de la côte,
légèrement au Sud de la capitale, le contrôleur veut nous
faire encore descendre pour être certain que nous passons bien en dessous.
Il nous demande de descendre à 500ft.
«500ft??? Mais vous êtes sûrs qu'à cette altitude,
on claire tous les obstacles au sol? On n'a aucune visibilité ici...»demandé-je,
incrédule, au contrôleur.
«Ah moi j'en sais rien, c'est vous qui voyez, là...» nous
répond-t-il avec un accent marqué, et pas des plus rassurant.
«Refusons la clairance pour 500ft. Nous ne descendons pas en dessous
de 1000ft pour le moment» lancé-je. J'avais en mémoire
de notre premier survol deux grosses antennes dressées sur la plage,
non loin de la ville.
«Dans ce cas, restez en dehors de mes douze nautiques, ne pénétrez
pas la zone. Vous avez un Airbus au dessus de vous, à 1500ft, je dois
maintenir un espacement d'au moins 1000ft!»répond-t-il.
«OK, orbitons en dehors des douze nautiques, le long de la plage.»
(seul élément géographique que nous pouvons distinguer).
| Nouakchott
- Dans mes souvenirs, une ville platte en plein désert |
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L'Airbus
continue son arrivée et s'annonce en rapprochement pour aller intercepter
le FAF. La tour de Nouakchott nous autorise alors à pénétrer
sa zone. Sentant la tension dans les airs et au sol, et voyant que tout le
monde est inquiet de la position du gros porteur par rapport à nous
(ou l'inverse), nous échangeons avec son pilote quelques mots par la
radio. Pour le coup, le commandant d'Air France doit être amusé
de nous trouver ici, dans les tempêtes de sable de Mauritanie, dans
notre petit coucou venu lui aussi de l'Hexagone. «A partir de 1500ft,
la visibilité est meilleure!»nous lance-t-il en guise d'encouragement.
Oueppp... J'en doute. Nous à maintenant 500ft, on est toujours dans
la merdasse, et on ne fait pas nos fiers. Il doit bien se douter que nous
avons lutté pour nous rendre ici, et que l'approche à Nouakchott
va encore nous demander de la concentration.
Finalement il atterrit, et nous interceptons la radiale 227° de l'ILS.
Sous nos ailes la ville défile, sans nous fournir le moindre repère,
si ce n'est un plan horizontal de référence. Comme l'Airbus
avait demandé d'allumer toutes les lumières de l'aéroport,
nous profitons de l'aubaine pour finalement pousser un grand soupir de soulagement
quand nous confirmons, droit devant nous, la rampe de piste qui clignote comme
un flipper. On touche au but. On arrive déjà au seuil de piste,
sans avoir réellement préparé l'avion. La nuit est définitivement
tombée, et sous les feux de l'aéroport, touchons la longue piste,
et dégageons pour trouver une place où nous stationner. Autour
de nous, à la lueur des lumières, l'atmosphère entière
est napée de jaune, un peu ocre. La brume de sable s'étend jusqu'au
sol, enveloppe la ville, et atténue même les sons. Souvenir furtif
des matins d'hiver à Montréal, quand la ville se réveille
sous quinze pouces de gros flocons, et que tous les bruits de la cité
sont en sourdine. Il ne manque ici, à Nouakchott, que le crissement
des pas sur les trottoirs enneigés. Et peut-être 50°C en
moins, aussi.
Nous sommes passés à travers, non sans peine. Manuel et moi avons acquis plus d'expérience de vol en cette journée qu'en cent heures de vol local; appris sur nous même, sur l'avion, sur la météorologie, et sur ce savoir indéfinissable qui, à base de mimétisme, nous permettra peut-être un jour de prendre la bonne décision, au bon moment; de reculer ou d'avancer, bref de faire le bon geste et surtout éviter le mauvais.
Le
passage des douanes s'effectue sans problèmes, malgré l'air
un peu méfiant des militaires qui nous prennent en charge. Finalement,
c'est avec cordialité qu'ils nous invitent à passer. Ne voulant
pas laisser l'avion vide sur le tarmac, nous décidons de faire le plein
immédiatement, tant que le pompiste est là. On ne sait jamais
de quoi l'avenir est fait. Stéphane part donc tirer des Ouguiya, pendant
que les trois autres gèrent le coup avec l'employé des pompes.
La partie n'est pas facile, et notre ami semble bien décidé
à nous jouer un tour. A 700 Ouguiya le litre (1 Euro = 345 Ouguiya),
cela devrait faire 2 Euros le litre. Mais lui prétend que cela fait
2.30 Euros le litre. Nouvelle règle du jour, un avion étranger
ne peut pas payer en Ouguiya. On essaie bien d'amener notre amis sur la défensive
et invoquons les dires de "Marc", notre "ami (imaginaire) de
l'aéroclub de Nouakchott, un cousin du directeur de l'aéroport",
rien n'y fait. Têtu et pas pressé de faire "affaire",
notre pompiste s'obstine. Il se doute bien que nous sommes ravagés
de fatigue, transpirant encore de notre épopée du jour. Finalement,
on lui dit OK, mais de nous mettre seulement un ridicule quarante litres dans
les réservoirs; tout ça pour ça, pourrait-on dire. Mais
c'est ça aussi, l'Afrique. On fera le plein complet à Nouadhibou,
a priori moins cher d'après les prix vus à l'aller. Cela nous
donne trois heures pour rallier notre objectif, pour une distance réelle
sans vent de une heure quarante cinq.
Avant de quitter l'avion pour trouver un taxi, on l'emballe de nos couvertures
de survie pour essayer de limiter la surchauffe demain, lorsqu'il serra laissé
à lui même, en plein soleil sur le tarmac.
Sortis
de l'aéroport, on embarque dans un taxi, non sans une ultime séance
de tractation avec les chauffeurs. Celui qui remporte notre choix (ou plutôt
qui nous a à l'usure) nous emmène tous les quatre, chargés
de nos sacs, à l'auberge La Ménata.
Outre une grande tente Maure à l'entrée, on y trouve quatre
paillasses dans une chambre aux murs épais. L'auberge semble être
le point de ralliement de tous les baroudeurs en transit ici, dans cette capitale
perdue des sables. J'ai déjà hâte à demain pour
voir quels énergumènes de notre acabit on y trouvera!
En attendant, le carde est sympathique et parfait pour accueillir notre fatigue,
malgré la chaleur encore pesante qui étreint la ville.
Comme la faim nous a gagné, nous rassemblons nos forces et résistons
dans la douleur au sommeil qui nous accable, pour sortir découvrir
un peu la ville, à pied, à la recherche d'une cuisine typique
mauritanienne. Nous arrêtons notre quête, insatisfaite, au restaurant
Prince, qui sert à tous les gens du quartier des burgers, shawarma,
et poulet rôti. Populaire, mais on s'attendait à autre chose
qu'une nourriture de restaurant gréco-turc. Un bon jus de mangue nous
remet de notre déception. Avant d'aller nous coucher, tous aussi épuisés
les uns que les autres, on s'arrête à une épicerie ouverte
24 heures / 24 acheter assez de bouteilles d'eau pour tenir jusqu'à
demain.
Ainsi parés pour la nuit, nous retrouvons nos paillasses et sombrons,
malgré un air encore à plus de 30°C, dans un sommeil bien
mérité.
| Nouakchott - Nos yeux se ferment sur une journée des plus longues |
|
|
C'est notre première nuit au pays des Maures.