ALMERIA
- LEMG -

 

Almeria, ou l'Espagne en une escale. Instantanné, fugitif. Dernier point d'appui avant le grand saut, avant l'Afrique.

Almeria - Sa Vierge et ses cactus

Depuis la piste, du haut de la citadelle, et jusque dans notre sommeil, c'est vers le Sud que nos regards se posent. Derrière la Méditerranée. Dernières inquiétudes, dernières interrogations. Les ultimes changements aux plans de vol ont-ils été correctement réceptionnés? Tous nos papiers sont-ils en règle? Le transit par Malaga va-t-il être aussi laborieux qu'Alicante? Et quid de Gibraltar? Sans gilets, pouvons nous passer ailleurs que par le Rocher? On a beau préparer l'aventure depuis des mois et des mois, les interrogations subsistent, encore et toujours. Elles se multiplient même, à mesure qu'on s'approche du moment de vérité.

L'Espagne, nous ne la verrons qu'à l'aller, comme un tremplin vers l'autre continent. Le retour ne nous laissera même pas l'occasion de revenir saluer d'un peu plus près le pays. Un retour à 11.500ft d'altitude, un saut audacieux de Tétouan jusqu'à Biarritz, par dessus les moulins, aura raison des montagnes d'Espagne. Gibraltar; Cordoba; c'est à peine si Madrid et Toledo nous feront ciller, tout là haut dans notre ciel si bleu. Puis Valladolid cèdera sans protester son titre d'escale pour nous laisser porter par les vents jusqu'en France. Mais c'est une autre histoire.

Almeria, que nous rejoignons tard en ce dimanche après-midi, nous fait goûter les joies de l'escale, la satisfaction physique et mentale de sortir de l'avion, enfin, déplier les jambes, le dos, retirer son casques et effacer en un soir les fatigues du jour. Une journée usante, 8 heures de vol, presque 2000km parcourus depuis le matin brumeux où le DR-400 s'est arraché des Mureaux. Une journée de vol, et l'on n'est même pas sorti d'Europe. Les dimensions du voyage deviennent plus palpables. Une métrique est donnée, l'échelle se concrétise.

Almeria - l'échelle se concrétise

Longue finale 26, et pleins volets 6km avant la piste. Manu, conservateur, n'aime pas faire les approches dans la précipitation. Mieux vaut tout de même ne pas avoir une envie trop pressante, après nos 3:30 de vol depuis Barcelone! Piste déserte, c'est finalement une accueillante camionnette "FOLLOW ME" qui nous ouvre le chemin une fois la piste dégagée. C'est parti pour une visite guidée du tarmac, Almeria dans tout son gigantisme, habituée à voir débarquer des pleins charters de retraités livides, venant trouver ici le soleil (et le béton) qui manque à leur décor. On suit docilement la ligne jaune, jusqu'à un énorme parking de 1000m2, désert. Pour finir le spectacle, le conducteur du "FOLLOW ME" descend, sort les "raquettes de ping-pong", et commence à nous faire de grands gestes comme si l'on étaient sur un porte avion. Regards incrédules dans l'avion; mais qu'est-ce qu'il peut bien vouloir dire? Personne n'avait révisé ses signes conventionnels... Manu ne se laisse pas démonter, et ne suivant que son instinct pour la langue des signes, se gare remarquablement en plein centre de la ligne. La classe.

Le rituel de l'escale se met en place, tel un ballet pour la cour du roi :
Pompiste, gendarmes (Guardia Civile), policiers, douaniers, taxi. Chacun connait son rôle et donne la réplique avec sincérité. Nous nous prêtons au jeu et quittons l'aéroport sans encombres.

Almeria - Non, ce n'est pas là qu'on va coucher!

L'arrivée en ville se passe à rechercher une auberge pour la nuit. A défaut du "Youngs' Hostel" qui demeure introuvable, le "Dolphin Verde", sur le front de mer, accueille nos quatre épaves, trop épuisés pour négocier un meilleur prix. Pourtant la soirée est loin d'être finie, car arrivant en plein festival de la "Cruz de Mayo", la soirée devra se passer dans une de ces maisons à tapas où la cerveza se boit en outre de peau tout en dégustant des tapas proposés sur le menu. Plus tard dans la soirée, un peu de flamenco, pour le plaisir des yeux; avant d'aller se coucher par une dernière marche nocturne, à la fraîche, croisant les Espagnols qui, eux, débutent tout juste leur soirée.

Almeria - à pied

Déjà étrangers dans une ville inconnue, nous déambulons à travers les rues. Au milieu des palmiers qui bordent les trottoirs, on dirait quatre Beatles anonymes. Nous bifurquons d'un quartier à l'autre, sans plan ni idées bien précises pour occuper la soirée. Par ici une petite église, par là un vieux mur, une citadelle sur sa montagne, une statue, des jardins fleuris. Les influences Arabes et Espagnoles se marient pour faire de la ville une promenade des plus agréables parmi les siècles et les latitudes.

Almeria - beignée de soleil

Mais pour nous ce soir, le dépaysement est intérieur. Il prend son sens dans le moyen d'exil que nous avons choisi, pas dans la distance. Dénuement de soudain dans lequel l'escale nous plonge, passant sans transition du vol à la marche, du parcours tracé à l'errance. Personne ne s'en rend compte, à part nous. Cela ne nous rend pas uniques ou supérieurs aux passants ou autres touristes, il serait idiot de le croire; mais cela nous remplit intérieurement de deux sentiments distincts qui s'entremêlent sans cesse en nous : la plénitude de l'oeuvre accomplie, et l'isolement de l'éternel étranger.

Almeria - Pieds dans les vagues, tête dans le vague

Ainsi les pieds dans l'eau face à la mer, ce n'est pas l'eau ni l'Afrique que je regarde, rêveur. C'est la peur, l'excitation, et la fierté d'avoir ce continent en point de mire sur nos cartes, tracé de ma main. Tracé pour demain.

 

30 mai 2007

Les heures de la veille s'effacent, se tassent pour laisser la place aux questions du jour nouveau. Rituel du départ. Rangement des sacs. Plans de vol. Cartes. Radio check. On oublie la nuit trop courte et l'on se projette déjà dans la journée qui s'ouvre.

Almeria - bientôt l'Afrique à l'horizon

C'est vers Gibraltar que ce dernier bout d'Europe nous envoie. La lumière du matin nous réveille doucement, et dévoile dans notre décollage la ville d'Almeria qui nous appartient déjà. Souvenirs, lieux, repères, une vision qui nous parle, qui nous appelle, unique parmi l'infini de toutes ces villes qui ne nous ont vus que passer, bien haut dans le ciel comme un point blanc ronronnant. Almeria devient ainsi pour nous un symbole de l'Espagne, un concentré de cette Espagne sur laquelle on pourrait tant écrire.

Almeria - vus du ciel, la ville son port et sa citadelle

Plus loin vers l'Ouest, la navigation se poursuit sans encombres, le tout étant de garder les montagnes de la Sierra Nevada sur notre droite, et la Méditerranée à gauche. Même les contrôleurs semblent de bonne humeur ce matin et c'est à moitié assoupi que nous observons le paysage, nourrissant tous une muette impatience d'être au Maroc.

Malheureusement, la côte est parfois défigurée par le béton-roi et ses résidences contre-nature, tandis que les vastes plaines ne sont pas plus gâtées, ayant été intégralement offertes en proie à l'agriculture intensive sous serre : leur plastique blanc recouvre la terre sur des étendues déconcertantes. Nicolas Hulot aurait une crise cardiaque à survoler ces champs infinis de polyéthylène.

Marée de plastique

Heureusement, la Sierra Nevada nous offre un spectacle qui fait vite (trop vite?) oublier cela : ses hauts sommets recouverts de neige fraîchement tombée la veille découpent des reliefs impressionnants. Telles que décrites par Guillaumet à St Exupéry dans Terre des Hommes, ces montagnes imposent à l'aviateur leurs géographie et météo souvent hostiles et dangereuses. Pour beaucoup de pilotes de la Ligne*, les premiers vrais dangers étaient ici, et non en Afrique. Les conditions de vol souvent exécrables sur ces montagnes en font une forteresse parfois impénétrable, et nombre d'aviateurs de l'Aéropostale y laissèrent des plumes, si ce n'est la vie. C'est donc aux côtés de ces montagnes que beaucoup de nouveaux sur la Ligne eurent tôt fait d'apprendre la dure réalité du métier, en usant leurs machines, leur témérité et leurs forces contre ces montagnes, par tous les temps, en toute saison.

Sierra Nevada

Les paysages qui se révèlent à nos yeux en ce jour de beau temps sont cette fois des plus enchanteurs. De petits villages Berbères illuminent les flancs de montagne de leurs maisons immaculées. Ils témoignent de la grande mixité ethnique et culturelle que le Sud de l'Espagne a connue durant des siècles. Au fond, les crêtes enneigées donnent à ce décor la majesté qui lui revient, et titillent notre envie d'aller jouer avec elles. Souvenirs de Suisse, où les cimes alpines effleuraient les ailes de nos planeurs... Mais d'autre destinations nous attendent, et nous continuons en direction de Malaga, dernier point singulier avant Gibraltar.
Le transit, à 3000ft, se fait encore une fois sans encombre malgré un peu de turbulences dues au relief de la côte. A l'approche de Malaga, la tension monte, à mesure que le stress de la contrôleuse espagnole nous gagne. Mais le gros porteur en visuel sur notre gauche, préparant sa finale sur l'aéroport, nous laisse tout de même la possibilité d'une rapide verticale avant de quitter la fréquence en vitesse, sitôt la montagne passée. S'en suit un vide radio assez troublant, n'étant plus en mesure de capter le contrôle de Malaga ni d'accrocher celui de Séville. Faut-il déjà contacter Gibraltar? Cela ne nous empêche toutefois pas de continuer et de goûter ces derniers moments d'Espagne. Mais notre coeur est déjà sur l'autre rive de la Méditerranée.

Gibraltar

Arrivé là, Gibraltar c'est avant tout une bouffée de repos, un îlot d'accent British. Quel plaisir pour moi d'entendre ce pur Queen's English sortir de la radio, et de répliquer en digne gentleman, par le même accent à la Sherlock Holmes, après la longue et pénible traversée de l'Espagne et ses variations d'Anglais les plus fleuries et approximatives. Gibraltar nous accueille donc avec amabilité, nous autorisant un transit le long du Rocher, histoire de profiter du spectacle unique de cette atypique enclave. Nous croisons la piste à 2000ft, plus bas que le sommet du Rocher, avant de gagner plus de hauteur pour s'assurer une traversée sécuritaire du détroit.

La côte Africaine

Derniers au revoir à cette chère vieille Europe. C'est parti pour le grand saut, un jour seulement après avoir quitté Les Mureaux. L'Afrique, cette éternelle inconnue, s'offre bientôt sous nos ailes. Son sable, ses mystères. Nous y sommes.

suite du voyage... Tetouan

* Ligne : Ligne aérienne Latécoère, mieux connue sour le nom d'Aéropostale.