ABÉNÉ
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Journée de pêche -
9 mai 2007
Nous avons aujourd'hui rendez-vous au village des pêcheurs, avant le lever du soleil. C'est donc pour nous un réveil bien matinal dans une ambiance encore somnolente. Nous avalons quelques tartines en silence, et prenons la direction de la plage, les mains dans les poches. Le ciel s'éclaircit à mesure que l'on approche, et c'est avec joie que nous apercevons, au loin, les pêcheurs déjà debout pour préparer les embarcations. Salutations discrètes, observation des derniers préparatifs. Nous nous séparons entre deux pirogues : Manuel et moi dans une, Cyril et Stéphane dans l'autre. Il y en a une vingtaine en tout, et elles prennent rapidement la mer, sautant les vagues encore maigrelettes qui viennent mourir sur la plage. Cap plein Ouest, perpendiculaire à la terre. Derrière nous, le soleil sort d'un horizon un peu laiteux, et monte en flèche tandis que nous continuons notre route, obstinément vers le couchant.
| Abéné - Départ à la pêche avec le soleil levant |
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Malgré la taille du moteur, somme toute modeste, nous filons à vive allure, et finissons par perdre de vue la pirogue de Cyril et Stéphane. Toute les autres, aussi. Nous sommes désormais seuls, et nous n'avons aucune idée d'où nous allons. Bientôt nous perdons également la Terre de vue, et l'immensité de l'océan se fait sentir, déroutante, abolissant les distances. Régulièrement, il faut écoper l'eau qui traverse la coque de bois, qui craque et se déforme sous les assauts d'une mer pourtant calme. Notre commandant de bord, Souleiman, sait-il lui où il va? il paraît que « c'est le meilleur! ». C'est déjà ça... Mais quels sont ses points de repère? A-t-il une boussole, un sextant, un GPS, quelque chose d'autre que son expérience d'une vie, et ses souvenirs de mer qui la submerge?
| Abéné - En mer, au petit matin |
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Parfois nous apercevons quelques chapelets de bouées artisanales. La vue de leurs fanions nous fait crier victoire... mais visiblement ce ne sont pas à leur rencontre que nous allons. Tant pis. Nous continuons. Après soixante minutes de navigation, j'ai la conviction ferme et définitive que nous voguons désormais vers Natal, au Brésil. Ou au moins vers les îles du Cap Vert, que nous devrions d'ailleurs pas tarder à croiser! Et le Pot-au-Noir, où cache-t-il ses terribles malheurs?
| Abéné - On finit sa nuit tandis que l'on fait route vers le grand large |
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Mais alors que le stress commence à monter, le moteur ralentit enfin et nous nous arrêtons à la hauteur de quelques bouée : ce sont celles de capt'aine Souleiman, enfin! Ses trois équipiers (des adolescents entre douze et quinze ans peut-être) s'activent alors et empoignent la première bouée. Un long filet vient avec, sur des mètres et des mètres. Debout à la proue du bateau, l'un d'eux tire sans relâche le filet des eaux. Tantôt vide, tantôt riche de plusieurs poissons, ou autres crustacés et curiosités marines. Les soles sont les poissons les plus prisés, ceux qui se vendront le mieux à la coopérative. Elles sont aussi meilleures au goût que les divers poissons blancs qui constituent un choix de deuxième catégorie, tandis que les grosses limaces, qui s'accrochent de tout leur muscle gluant aux mailles du filet, ne sont conservées que pour leur jolie coquille nacrée. On ne jette généralement rien d'autre que les crabes, qu'on prend soin de punir en leur arrachant vivant les pattes et les pinces pour ne pas qu'ils recommencent à s'en prendre aux pilets. Oursins et étoiles et quelques poissons sans aucun goût sont, eux aussi, retournés à l'océan.
| Abéné - Belle prise! |
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Une fois le filet vidé de ses poissons, on le replace à l'eau, tout en vérifiant qu'il est correctement accroché aux trois ou quatre bouées qui le retiennent et marquent sa position. Puis c'est au tour d'un autre filet, quelques centaines de mètres plus loin. Sous le soleil de onze heures, la chaleur commence à monter. Les poissons s'amoncellent au fond de la pirogue, et au bout de 3 bonnes heures de pêche, c'est pas loin d'une centaines de soles qui gisent, visqueuses, à nos pieds. La pêche a été bonne aujourd'hui, et de superbes spécimens ont été pris; de quoi s'en régaler d'avance...
| Abéné - La patience du pêcheur |
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Toujours à l'instinct - ou alors il a un truc! -, Souleiman reprend
le chemin du littoral. Le soleil est à son zénith, et sur l'eau,
c'est le calme plat. Autant dire que ça chauffe dans les barcasses.
Encore un bon quarante cinq minutes pour en fin être en vue des côtes
d'Afrique, et constater, épatés, que nous somme rendus exactement
en face de notre point de départ. Un minuscule point sur une côte
infinie, malgré les courants, les vents, et aucun indice d'aide au
maintien du cap. Avant d'accoster, nous voyons le village en effervescence,
déjà en train de débarquer la pêche des pirogues
rentrées avant nous.
| Abéné - Retour sur la terre ferme |
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L'humeur est joyeuse, bien que routinière. Le poisson est sorti au plus vite des embarcations, et stocké dans de grands paniers, à l'ombre de la hutte de la coopérative. Je ne sais pas si une partie est directement apportée au village, distant d'un kilomètre ou deux. Sur la plage, tout le monde donne un coup de main pour remonter les lourdes pirogues sur le sable. Pour ce faire, ils les font monter et rouler sur de gros billots de bois, et les laissent ensuite sécher au soleil pour la prochaine journée de pêche. Les précieux moteurs sont enlevés et stockés ailleurs, réparés au besoin.
| Abéné - Dialogues de gestes avec les enfants |
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Malgré
tout le poisson rapporté, personne ne semble vraiment manger. Deux
repas par jour, un le matin, un le soir, semble être le quotidien des
gens d'ici. Une partie de la pêche est séchée au soleil.
Certains poissons sont vidés, d'autres non. Comme toutes les pirogues
ne sont pas encore rentrées, plusieurs scrutent l'horizon, et nous
faisons de même : celle dans laquelle Cyril et Stéphane ont embarqués
est encore en mer, alors nous attendons aussi, à l'ombre des toits
de palme, que la marée nous rende nos amis. L'estomac creux, Manuel
et moi occupons notre attente et engageons la conversation. D'abord avec les
enfants qui étaient avec nous sur le bateau, puis d'autres. Pas toujours
facile de se comprendre, et encore mois de répondre à leurs
attentes. Leur offrir du poisson? Peut-être... A tout le village? Comment?
De peur d'un faux pas, par manque de courage aussi, nous n'en faisons rien.
La peur de " changer les habitudes " est, littéralement,
au coeur de cet océan d'incompréhension. Mais est-ce réellement
une excuse, et pas justement la faute première?
Bien sûr, nous donnons un bon bakshish à Souleiman et tout son
équipage, qui ont partagé leur bateau avec le poids mort que
nous sommes. Mais ce n'est jamais suffisant pour se disculper vraiment envers
tous ces gens qui, sûrement, ont des attentes bien légitimes.
Pourtant la plupart n'en disent rien, sourient, et réparent toujours
et encore leurs filets de pêche.
| Abéné - Au retour de la pêche, le travail n'est pas fini |
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Presque tous sont en train d'inlassablement faire, défaire et refaire les noeuds, couper les morceaux en charpie, rabouter ce qui peut l'être. Dans leurs maillots du PSG, de Marseille, ou Barcelone, ils voient l'après midi passer, les mains rendues rêches par sel marin, travaillants leurs filets. A la chaîne, mais à l'ombre, ils préparent leur lendemain. Oh il y a pire, bien sûr. Ils ont le soleil, la tranquillité, un "niveau de vie" enviable pour d'autres au pays, une coopérative qui s'occupe de la vente du poisson. La coopérative leur achète la sole à 550CFA le kg, soit 0.85 Euro (ou 1.3$CAN)). Nous en achetons finalement deux pour déguster sur la plage selon la recette Momo, pour trois fois ce prix au kg; cela reste une aubaine, évidemment. La transaction se fait par la coopérative, car elle a l'exclusivité de leur pêche. Dommage; on aurait aimé pouvoir déguiser ainsi notre hésitation à leur donner directement quelque chose.
| Abéné - Réparation des filets |
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Assis
dans le sable, adossés à un poteau, on combat la chaleur en
attendant Cyril et Stéphane. Le jus de Bouy "maison" d'Abdou
semble bien passer, malgré son aspect peu engageant et une légère
odeur de vache, qui n'aurait certainement pas convaincu un agent du Comité
Consultatif de Médecine Tropicale. Mais que faire d'autre que déglutir
en souriant quand c'est proposé de si bon cur?
Finalement nos deux accolytes arrivent, presque deux heures plus tard, ravis
de leur ballade et bien marqués par le soleil. On aide leur pirogue
à regagner le sec, puis ils nous expliquent qu'ils ont tout simplement
fait un BBQ dans la pirogue (en bois!), et ont dégusté en pleine
mer un poisson on ne peut plus frais. Souvenirs et expérience uniques.
Tout le monde s'assoit à l'ombre, et continue tranquillement les palabres,
au milieu des pêcheurs. Oh, pas grand chose à dire, au fond :
notre expérience de la journée, ils la vivent au quotidien,
la sueur, le sel et la précarité en plus. Notre expérience
quotidienne, ils n'oseraient pas en rêver. Alors c'est surtout des sourires,
et regards de satisfaction et de remerciement que l'on s'adresse; rien de
plus. Mais c'est déjà tellement.
| Abéné - Une adresse? |
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Avant
de les quitter, en clin d'oeil et pour leur souhaiter du succès dans
les pêches future, nous leur contons une superstition bien de chez nous,
empruntée aux Hirondelles de mer :
" Rappelez-vous: le matin, si les avions volent bas quand le soleil
se lève, c'est que la pêche sera bonne! "
| Abéné - Sourires |
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Vers les 5 heures de l'après-midi, nous quittons finalement la communauté des pêcheurs, et prenons la route, brûlante, du village proprement dit d'Abéné. Cyril n'en finit plus de dire au revoir, et nous l'attendons à l'ombre d'un énorme cajoutier (anacardier officiellement). Des passants nous expliquent le processus de maturation, récolte et transformation du fruit en noix de cajou, telle qu'on a l'habitude de les voir sur les étales des marchands. Après démonstration, on se laisse convaincre de goûter une pomme de cajou (le faux-fruit rouge auquel la noix est attachée). À la fois sucré et acide (et très tachant!), le jus est plutôt étrange, comme l'est d'ailleurs sa pulpe, fibreuse et un peu granuleuse. On apprendra plus tard que l'arbre, originaire du Brésil, a été introduit en Afrique de l'Ouest au XVIème siècle.
| Abéné - Cajoutier ( crédit photo: SA Menguy's) |
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Nous continuons notre marche vers le coeur du village, et observons, de part et d'autre de la rue de terre chauffée au rouge, la vie des gens qui s'égrène lentement. La chaleur ralentit le rythme, les pas se font pesants, comptés. Les coins d'ombre délimitent l'espace où se tenir et où s'arrêter pour ne pas sécher sur place, ou partir en fumée. Sur la droite, une cour abrite plusieurs ateliers d'artisans. Dans la pénombre de leurs petits locaux, on y découvre des tas d'objets d'art, plus ou moins travaillés, plus ou moins originaux. Paco, le vendeur de masque, occupe un long moment la discussion avec Stéphane. Attiré par une jolie création au visage étrange, profond. Par principe, il marchande l'objet, tombant à un bien maigre dix Euros - un vrai scandale! Mais avant d'acheter, nous devons nous concerter et prendre en compte les limites de poids fixées pour l'avion, que nous tangentons déjà. Chaque centaine de gramme supplémentaire entre dans la balance, et rend difficile la recherche d'un compromis. Les arguments s'échangent, on trouve une solution en décidant de le prendre, mais de l'expédier par la poste dès qu'on atteint une ville disposant de ces services. Marché conclu. Merci Paco.
| Abéné - Artisanat |
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Nous prenons cette fois le chemin du retour vers le Kalissaï : une route ombragée traversant la forêt. Un petit coke au passage, puis c'est une halte pour regarder le match local de football. Pleins d'énergie, ces jeunes joueurs courent dans la poussière avec un souffle qui nous laisse pantois (et déjà pleins de sueur). Aux couleurs de Carrefour®, ils sont bien équipés et ont vraiment fière allure. Leur jeu, réaliste et bien construit, doit atteindre facilement celui de l'Impact de Montréal!
| Abéné - Match de football |
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En
continuant la route, sous les anacardiers, les acacias, palmiers et autres
baobabs, nous rejoignons finalement la route de notre campement, et décidons
sans plus attendre de piquer une tête dans la mer, dont la fraîcheur
nous manque déjà. Douche, rangement des affaires. On sent que
le séjour ici touche déjà à sa fin. Demain nous
devons repartir direction Dakar, comme notre plan de vol le stipule.
Bien sûr, c'est trop court. Beaucoup trop court. Nous aurions tant aimé
découvrir les mangroves, si célèbres et impressionnantes
en Casamance. Nous aurions aussi bien voulu explorer d'autres villages, tisser
plus de liens, rencontrer mille autres personnes, visiter toujours plus et
encore, nous imprégner des lieux, laisser craquer au soleil nos couches
de préjugés et nos mentalités bien formatées.
Trop tard, toujours. Impossible, ou presque.
Déjà, nous préparons pour notre remontée, et le
compte à rebours du long retour est parti. Une page est tourné
et un nouveau chapitre s'écrit : le retour vers le Nord.
De la Casamance, nous n'aurons finalement pas vu grand chose : rien des l'immense
mangrove qui caractérisent le delta du fleuve. Si peu des baobabs géants
et autre curiosité locales. Mais au moins nous aurons vécu ces
deux jours au contact de cette communauté des pêcheurs d'Abéné,
et garderons un souvenir profond de cette poignée de gens qui ont peuplé,
à leur façon, notre bout du monde.
| Abéné - Retour au Kalissaï |
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Toutefois,
avant de tout quitter, nous décidons de retourner au village une fois
le soir venu pour y souper, et peut-être y rencontrer quelque maître
de djembé. Abéné est en effet célèbre pour
son festival de musique, très centré sur les techniques de percussions.
Malgré la noirceur qui tombe toujours aussi vite, nous trouvons un
petit bar-resto, où nous partageons une table avec quelques rastamen
venus taper la causette. Nous leur offrons la bière, et et malgré
le "thiep" un peu âcre (à mon goût, mais pour
500CFA...), la soirée défile joyeusement.
Nous quittons finalement la place, et rentrons en footing jusqu'à nos
pénates, à l'aveuglette. Le dernier kilomètre se transforme
en une ruée sauvage ponctué d'un sprint final qui nous mène,
hors d'haleine (et nus) jusqu'au dernier bain de minuit, réminiscence
de la veille. Un plancton phosphorescent nous illumine de l'intérieur
de l'eau (non non, en pilotes raisonnables, ni Manuel ni moi n'avons cédé
aux souriantes et aériennes propositions de nos amis d'un soir).
Cette fois, c'est bien la fin. Une douche et nous rentrons à la case
vingt-huit, repus d'efforts et de confort. Il est trop tard pour laisser un
début de nostalgie envahir nos curs. Le sommeil a tous les droits,
et nous entraîne tout droit jusqu'à demain.
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