ABÉNÉ - 2/3
- Découverte des environs -

 

(8 mai 2007)

La tête rafraîchie par ce bain de midi, il est temps de regagner l'ombre et de s'installer pour quelques jours au Kalissaï. Une grande case à deux lits doubles fera plus que l'affaire pour nous, puisque contrairement aux apparences, notre budget (hors-avion) se doit de maintenir un profil des plus svelte.
Décidés à découvrir les alentours, nous décidons de rejoindre le village d'Abéné, un peu plus au Sud. Nous ne connaissons pas bien les distances, ni les chemins qui y mènent, mais notre instinct d'aventurier peut-il nous tromper désormais? (J'entends des rires...)

Abéné - Ça c'est du lézard!

Comme tout bon Robinson Crusoë qui se respecte, nous optons pour la plage, qui nous arpentons donc en direction Sud. Le soleil cogne fort, et le sable brûle bientôt les pieds nus. Au bout d'un bon quart d'heure, nous voyons quelques constructions et obliquons vers l'intérieur, où nous bénéficions d'une ombre fort bien venue; la marche en est du même coup bien moins laborieuse, et nous poursuivons joyeusement notre exploration. Une flore inconnue et surprenante s'étale tout autour de nous; fleurs, fruits, arbres, révélants des senteurs étonnantes. Loin de la densité, l'humidité et l'hostilité des impénétrables forêts tropicale décrites par Konrad dans "Heart of Darkness". Ici la nature semble généreuse, bienveillante : " cajoutiers " (ou anacardiers selon le gros Robert), ibiscus, ... Plusieurs chemins se faufilent dans cette végétation, et rejoignent finalement un chapelet de résidences plutôt riches, cachées et insoupçonnées dans cette forêt jouxtant le littoral. Qui vit donc ici? Peut-être quelques exilés, cherchant nature et tranquillité; peut-être quelques personnages importants du village, qui doit se trouver maintenant à moins de deux kilomètres.
Nous continuons notre route, doutant parfois des directions à prendre, et du temps nécessaires pour rejoindre notre objectif... et puis finalement un bout de village se dessine : d'abord une plus large route de terre battue, puis quelques maisons, confirmant que, bien que nous n'ayons encore vu âme qui vive, les hommes ont bien a pris racine ici. Et puis au coin d'un grand magnolia, apparaît même un café, qui fait aussi office de magasin général, d'hôtel, de dépanneur, et sûrement bien autre chose, il suffirait de demander. Bref, nous sommes sur la bonne voie.
Optant pour le coin des pêcheurs, nous prenons à droite en direction de la mer , cherchant de chaque bord de cette route l'ombre bienfaisante des arbres les plus matures. Nous débouchons finalement sur une vaste plage, occupée par une quarantaine de pêcheurs environs, assis pour la plupart dans le sable, adossés à de modestes cases de palme.

Abéné - Arrivée au coin des pêcheurs

Une vingtaine de pirogues multicolores sont vâchées sur le sable, et chacun s'affère à ses travaux, dans une nonchalance dictée par les ardeurs du soleil de midi. A l'ombre des quelques cases qui constituent le village, la plupart des hommes réparent leurs filets, assis sur le sol. Des pêcheurs de tous âges, des enfants, des vieillards aussi. Quelques autres travaillent à retaper un peu certaines embarcations, au moins pour assurer la pêche du lendemain. Un homme, un seul, s'occupe lui de mécanique. Assis dans le sable, il s'affaire autour d'un moteur de troisième main, servant à propulser les pirogues. Difficile de savoir avec quoi il travaille, de quels outils il dispose, où il trouve les nécessaires pièces détachées... mais il semble doué d'un savoir-faire inégalé pour faire revivre des moteurs pré-historiques, malgré le sel et le sable qui rongent assurément chaque pièce de la fragile mécanique.

Abéné - Pêcheur

Les femmes vaquent aussi à leurs occupations, entre la cuisson des poissons, leur préparation et le nettoyage. Sur la plage sont montés de grandes structures de bois pour faire sécher le poisson au soleil. Même pêché frais du matin, l'odeur qui s'en répand sur toute la plage agresse les naseaux pour les bonnes dix premières minutes. Quelques enfants, rares, semblent tantôt jouer, tantôt chercher dans les restes de la pêche un frugal repas. Ils nous observent du coin de l'oeil. Nous aussi, sans qu'un mot ne sorte.

Abéné - Deux enfants et une sardine grillée

Gênés de surprendre un peu toute la communauté au milieu de leur après-midi, nous engageons timidement la conversation avec quelques personnes; Cyril en tête, comme toujours. Par chance, un improbable resto-bar, "Chez Momo" occupe l'extrémité de la plage, et nous nous y dirigeons, afin de laisser au temps le temps de lier connaissance avec les gens d'ici.

Abéné - Le resto local


Chez Momo, aussi connu sous le nom enchanteur de "Badala Beach", c'est une place à part comme on n'en trouve pas ailleurs. Et surtout, comme jamais on n'aurait pensé en trouver ici, si loin de tout. D'un côté, c'est un petit bar au toit de paille, avec trois tables pour y prendre un verre, à l'ombre, face à l'océan. Quand la température le permet, quelques tables flanquées de parasols de paille accueillent les clients - quels clients?! - , les pieds dans le sable. Derrière, une clôture en feuille de palme délimite une petite arrière cours, avec un BBQ dans un coin, et un petit réchaud / brûleur dans l'autre. C'est la cuisine de chez Momo, et croyez-moi, elle est fameuse!
Attirés vers cette buvette comme deux Dupont(d)s en plein désert, nous faisons la connaissance de Momo, et lui commandons quatre Flags que l'on vide aussitôt. Au bar, la conversation s'engage. On se présente, on discute. La faim nous tenaillant, nous sautons sur l'occasion que l'on nous propose, d'aller choisir des poissons à la coop (la hutte des pêcheurs, à cinquante mètres). Nous revenons fièrement avec quatre énormes soles pêchées le matin même, dont deux qui vaillamment bougent encore! 3000CFA pour 2.2kg, c'est honnête et surtout l'argent reste au village. La bande à Momo (Ibrahim, Abdou) nous les préparent et nous les grillent sur charbon de bois, tandis qu'ils nous préparent un délicieux accompagnement de riz et sauce aux oignons. C'est servi, et nous prenons ce divin repas sur la plage, à l'ombre des parasols, devant l'océan qui déroule ses douces vagues devant nous. Moment de grâce pour chacun de nos sens.

Abéné - Pêcheurs en prières

Pour la digestion, rien de mieux qu'un peu de musique. Abdou nous fait sa démonstration, et Cyril essaie de lui rendre la pareille, à la recherche - obscure - de ses origines locales. Un jam s'improvise, et quand les mains finissent par faire trop mal, faute de corne suffisante, Abdou continue en solo, baignant l'après midi d'un agréable rythme tropical.

Abéné - Jam session

Lui vient de Gambie, et parle anglais. On continue la discussion entamée avant le repas. Oh, pas grand chose de particulier à dire. On apprend à se connaître. On découvre une infime partie de l'histoire et des raisons des gens. Peut-être plus pour nouer un contact social qu'en apprendre beaucoup sur l'autre. Et pourtant, rassemblées, ces histoires dressent parfois un filtre intéressant sur les choses et les gens que l'on croise. A Abéné, près du bar à Momo, se tient par exemple un lieu de regroupement connu de quelques "raga" et autres individus imprégnés de culture jamaïcaine; peut-être quelques surfeurs aussi. A la belle saison (novembre à mars) ils établissent campement tout près du bar, juste en retrait des pêcheurs. Le bar est leur lieu de rencontre, d'attache. Ils ont noué des liens avec les années, formé une petite communauté empreinte de "relax-attitude made-in Jamaica".
D'ailleurs bientôt des brumes conviviales envoûtent nos esprits de quelques fumées locales, et je sombre dans une sieste fort bien venue...

Abéné - L'heure de la sieste

A mon réveil, le soleil est déjà plus bas sur l'horizon. Tandis que j'émerge, la communauté des pêcheurs s'est rassemblée dans l'enceinte d'une mosquée improvisée comme tracée dans le sable, et délimitée par de symboliques nattes de paille fichées dans le sol.
C'est en rang qu'ils font la prière commandée par l'Islam. Moment de recueillement.
Comment ne pas s'interroger intérieurement sur la portée du fait religieux, son universalité? Sa portée individuelle aussi, quel que soit le Dieu invoqué? Je repense aussi à cette cohabitation de l'Islam et du Catholicisme au Sénégal : quelle est la réalité de cette mixité au sein de la société? Comment s'expriment ces relations au sein de la population? Ces questions restent eu suspend, si délicates à aborder. sans réellement connaître la personne, et encore là, une certaine pudeur, ou mystère entourant les croyances individuelles ou collectives empêchent de mettre les cartes sur table, de peur peut-être que la dimension mystique et personnelle s'en retrouve fragilisée. Qui sait? Je me sens quelque part en manque de cette quête personnelle, de cet idéal qui sait guider des vies, et que beaucoup savent faire leur. En manque de pente spirituelle, de raisons de m'y plonger pour faire naître les réponses aux questions que je ne me pose pas - encore.

Abéné - Pêcheurs en prières

La prière passée, Cyril discute avec deux pêcheurs, et nous nous éloignons afin de ne pas trop souligner nous présence peut-être un peu envahissante. Finalement, il nous revient avec une grande nouvelle: demain matin, nous partons en mer!
Oui, nous avons rendez-vous demain à six heures ici même, et nous embarquerons avec eux pour une journée de pêche. Rendus plus au Sud que nous ne l'aurions jamais imaginés, l'aventure continue, et prend même symboliquement le cap à l'Ouest, vers l'Atlantique, chargé sûrement d'autant de mémoire, pour les pilotes de l'aéropostale, que les sables d'Afrique.

Abéné - Demain, c'est la pêche

Ravis de cette entente tout juste conclue, nous rentrons tout sourires par la plage en direction du Kalissaï. Le sable a refroidi, et la marée lui a permis de se raffermir sous les pieds, facilitant la marche. Ces infimes variation de nature du sable, qui en changent radicalement la résistance, me font penser à la vision que l'on en a depuis le ciel : prenant l'aspect d'une bande toujours lisse et infinie, la plage donne généralement l'impression d'être une piste d'atterrissage idéale en cas de panne. Pourtant, les pièges que sa consistance renferme ne se dévoilent qu'une fois touché terre, et peuvent s'avérer terribles, rendant par ailleurs tout re-décollage impossible. Les pilotes des années trente devaient avoir l'oeil bien exercé à repérer les types et aspects du sables qui seraient favorables à leurs innombrables sauvetages.

A peine une demi heure plus tard, nous arrivons au Kalissaï. Une partie de tennis vient clore l'après midi, et c'est à l'aveuglette que j'achève les échanges : n'ayant que mes lunettes de soleil (de vue) sur moi, la pénombre m'oblige à choisir entre le noir total et ma myopie. Choix difficile, et frayeurs garanties quand Stéphane assène des services boulets de canon!
La fraîcheur est revenue, avec la noirceur. Manuel et moi décidons de faire un aller-retour à l'avion pour récupérer quelques affaires qui nous manquent, dont les lampes de poche. Nous nous enfonçons donc, le long du chemin de terre, dans les bois qui nous séparent du terrain d'aviation. Autour de nous, la faune de la nuit développe ses bruissements envoûtant. Hésitants sur les directions à prendre, dans une nuit de plus en plus noire, nous continuons d'avancer. Dans nos têtes, tous les mystères de la forêt vierge sont prêts à nous saluer de leur présence potentielle. L'univers des possibles n'a peut-être jamais été si grand. Seul le ciel nous éclaire de sa voûte illuminée. Une armée d'antennes, de pattes et de mandibules doit déjà nous encercler et observer notre passage. A demi aveugles dans cette forêt magique, nous atteignons finalement la grande clairière de l'aérodrome, et retrouvons l'avion, dormant paisiblement sous son hangar. Retour par le même chemin, essayant de repérer telle ou telle intersection, tel ou tel baobab. On n'hésite jamais longtemps; on presse plutôt le pas, sans trop se retourner. On ne sait jamais...

Nous retrouvons les autres à notre case, mais avant de se mettre au lit, une décision aussi unanime qu'immédiate nous envoie, dans un dernier élan, nous offrir un bain de minuit dans l'océan - à poil comme il se doit dans ces circonstances uniques.

Abéné - Bain de minuit, amniotique

Au dessus de nous, la Voie Lactée se répand dans un ciel cerné d'étoiles, bien au delà de la vision humaine. Le monde nous enveloppe des traits du paradis. Dans cette mer toujours tiède, amniotique, nous nageons parmi les reflets d'un panorama céleste hors du commun de nos grandes mégapoles. Différent même des étendues nordiques du vaste Canada. Orion sur l'horizon, Ursa Major pointe son bec de casserole vers le bas, la pôlaire étant du même coup abandonnée aux hautes latitudes. Ici par seulement 13° Nord, les acteurs célestes sont déjà différents. Je cherche des yeux la Croix du Sud, à la fois dans le ciel et dans l'immensité de l'Atlantique qui l'a un jour engloutie à jamais, un 7 décembre 1936. Parti de Dakar avec à bord Cuveilher, Ezan, Lavidalie et Pichodou, le célèbre Laté 300 piloté par Jean Mermoz, nous lâchait son ultime message : « Coupons moteur arrière droit ».

 

suite du séjour à Abéné