ABÉNÉ - 1/3
- Arrivée au paradis -

 

8 mai 2007

Sur les conseils de l'aéroclub de Dakar, nous décidons donc de quitter la capitale pour quelques jours et d'aller explorer, encore un peu plus au Sud, la zone du Sénégal située "en dessous" de la Gambie, l'envoûtante Casamance.
Nous repassons chez Rigobert lui reposer les clés de la maison. A cette heure matinale, il doit encore dormir. Mais si nous voulons éviter de voler pendant les grosses chaleurs de la journée, il nous faut quitter la ville sans perdre de temps. Arrivés à l'aéroport, notre empressement se heurte à l'incrédulité des autorités, à chacune des lignes de sécurité rencontrée. Il est manifestement plus facile de sortir que de rentrer ici, et visiblement personne ne veut prendre la responsabilité de nous faciliter l'accès au bureau de piste! Une licence de vol privée ne les impressionne pas pantoute, et il est vain d'essayer d'expliquer qu'on s'en va disparaître quelques jours dans le bush dans notre coucou rapporté de France.

Enfin, trois plans de vols plus tard, Manuel et moi ressortons enfin du bureau de piste, sous bonne escorte, et par bus de piste privé. La météo est bonne, et nous retournons à l'avion finir notre préparation de vol. Un instructeur de l'aéroclub nous mâche le travail en nous passant sa navigation déjà pré-remplie, incluant les fréquences à contacter.
Nous joignons par téléphone les gens d'Abéné pour leur confirmer notre venue et notre ETA (Estimated Time of Arrival, en bon Chinois), afin qu'ils "préparent la piste en conséquence". Je ne sais pas trop ce que cela sous-entend, mais au pire nous avons assez d'essence pour faire demi-tour jusqu'à Dakar si l'atterrissage n'était pas possible là-bas.

Côté Sénégambienne - Joal


C'est finalement à dix heures trente passés que nous décollons, pas mal plus tard que prévu la veille. Et comme d'habitude, on se récupère des chaleurs de 42°C à l'extérieur sur le trajet. heureusement, nous avons cette fois appris de notre frayeur quelques jours auparavant au dessus de la Mauritanie, et nous grimpons dès le départ vers un air un petit peu plus respirable. Au sol, c'est plus de 50°C qu'il doit faire. A 3500ft, la jauge de température d'huile se stabilise un peu en dessous de 100°C; parfait.
Nous longeons la côte, cette fois sur un cap Sud-Sud-Est. La "bosse" de l'Afrique est donc derrière nous, et cette côte quasi rectiligne que nous suivions depuis le Maroc marque enfin ce galbe qui donne au continent, vu de l'espace, toutes ses courbes distinctives. La sensation, futile, est d'avoir élevé pour la première fois les dimensions du voyage au niveau d'un continent, qui tiendrait presque dans le creux de la main. Bon, passons sur ces impressions mégalomanes; que voit-on en dessous de nous?
Le long d'un océan turquoise, un infini cordon de sable clair, bordé d'un liseré d'écume blanche, mais surtout hérissé d'innombrables pirogues, alignées face à l'eau. En face de chaque village, on en voit des centaines. Certaines sont en mer, mais très peu dirait-on à cette heure là. Ou alors nous ne les distinguons juste pas au milieu de l'immensité Atlantique.
Nous passons M'bour, puis Joal et son incroyable île (un peu en forme d'Afrique amaigrie), recouverte d'habitations, et reliée à la lagune et au continent par d'immenses ponts. J'aimerais en savoir plus sur ce lieu étrange, les raisons de cette configuration si particulière; mais pas d'aéroport ici, et nous ne faisons que passer. Dommage. Il faudra revenir un jour en ULM, et profiter de chaque ville, chaque village pour découvrir les lieux et les gens qui les habitent. Se renseigner sur leur culture, les croyances, les peuples et villages qui les entourent, l'histoire qui les relie les uns aux autres, la petite comme la grande, l'officielle et celles des ancêtres, des villages. Bref, reprendre la casquette d'Hérodote, vingt cinq siècles plus tard. Rien que ça.

Côte Sénégambienne - Pointe de Djifère

Mais nous filons comme le vent, à deux cent vingt kilomètres à l'heure, et passons déjà la pointe de Djifère, qui ferme l'embouchure de la rivière Sadoum, qui s'étale en mangrove sur les dizaines de kilomètres. Là encore, l'envie d'y faire une halte est grande. Mais même en allant sur Kaolak, à une cinquantaine de kilomètres dans l'intérieur des terres, la flexibilité ne serait pas au rendez-vous. Et avec les chaleurs qu'il fait déjà à 3500ft au dessus des côtes, je n'ose imaginer quelle fournaise doit sévir à Kaolak, voire au delà.

Nous poursuivons donc au Sud, tandis qu'on atteint la frontière de la Gambie. Le pays est une enclave (anglophone) dans le Sénégal, centrée sur les derniers deux cent kilomètres du fleuve Gambie. Dans un anglais approximatif, j'échange quelques mots avec le contrôle aérien, assez peu réactif. Visiblement ils ont eu vent de notre venue (le plan de vol était là pour ça) et nous ne les intéressons pas le moins du monde. Nous continuons donc sans compliquer les choses, passons travers Banjoul, la capitale, et atteignons finalement la frontière Sur, qui marque l'entrée en Casamance, la partie Sud du Sénégal.
Aussitôt, je tente de contacter Abéné sur 123.45MHz. Pas de réponse. Mais paraît-il que c'est normal, et en théorie notre appel est reçu et ils se tiennent prêts.

Abéné - Vue aérienne

Intrigués par l'allure que cette piste en latérite doit avoir, quatre paires d'yeux scrutent l'horizon et le sol. Évidemment, elle n'est pas marquée sur nos cartes, ce qui rend la tâche un peu plus complexe. Sur presque tout le trajet, les paysages étaient de longues étendues, sporadiquement (et très parcimonieusement) parsemées de baobabs ou quelques acacias, sur une terre sablonneuse, à perte de vue. Côté terre, l'horizon disparaissait au loin dans une poussière jaunâtre. Arrivés au Sud de la Gambie, des zones de forêt beaucoup plus vertes et densément peuplées forment une solide barrière végétale séparant la page des déserts intérieurs. Très vite à nos 10 heures, une orée dans la savane fait ressortir une assez longue et belle piste, perpendiculaire à l'océan, à moins d'un kilomètre de la plage. C'est elle!
La joie est palpable dans l'appareil, ainsi que dans notre voie quand je lance à la radio «avons visuel sur la piste, on descend et procède main droite en direction de l'océan!»
C'est Manuel qui est aux commandes. Piste 30 en service. On réduit le moteur.
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Abéné - Finale 30 au dessus de la savane Africaine

Longue base pour descendre à 1000ft. En dessous de nous prennent forme des terrains, des paysages encore inconnus, merveilleux. Tout en contrôle, Manuel nous gratifie d'un superbe atterrissage, absorbant en douceur et doigté les légers chaos et ondulations de la terre, sous l'oeil aiguisé de xxxxx, l'homme à la radio, à qui l'on doit le "nettoyage de piste". Au bout, un hangar inespéré nous tend les bras, et l'on s'y parque au moteur; de quoi rassurer l'équipe des Mureaux, qui craignait sérieusement que l'avion ne fonde au soleil avant de repasser le tropique du Cancer.
La camionnette nous embarque, avec tout notre stock extirpé des entrailles de l'avion, jusqu'aux bungalows bordant la plage, dans une véritable oasis de verdure et de quiétude.

Abéné - Arrivée en douceur sur la piste en latérite

Pas de doutes, nous sommes au Paradis. Hôtel Kalissaï, un jardin d'Éden, pelouse d'un vert éclatant, sous les palmiers qui s'en balancent. Sable ratissé, toits de paille. Paradis artificiel, certes. Mais après cinq mille kilomètres de vol sous le soleil et dans la poussière, il y a des plaisirs qu'on apprécie plus que de coutume. Une plage infinie, blanche, nette; sable fin à perte de vue, côtoyant un océan cristallin, bleu, agité de quelques vagues qui nous appellent déjà. Baignade obligatoire. On est seuls.
Seuls. On est bien.

Abéné - 4 Flags et pirogue de peanuts!

Retour au bar. La commande est passée : «Quatre Flags, et pirogue de peanuts!»
Tout le monde décompresse. Pour chacun de nous, la cause est entendue : ce point marque le bout de notre voyage; son extrémité méridionale, si vous voulez. Plus loin, nous ne serions pas assuré, même avec la dérogation spécialement demandée auprès de l'assureur de l'avion pour la Mauritanie et le Sénégal. De plus, nous avons assez de pétrole pour remonter, mais pas vraiment pour continuer d'explorer plus au Sud, ni dans l'intérieur de la Casamance. Et puis, nous sommes à vingt six heures de vol depuis notre départ des Mureaux, et il nous faut être vigilants pour le pas (trop) excéder les cinquante heures une fois revenu à l'aéroclub, puisque c'est la limite autorisée pour l'inspection régulière.
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L'homme qui atteint l'Amérique, ou la Lune, pour sa première fois, ne ressent-il pas sur le champ une sorte de soulagement incrédule, intérieur, absolu? Un accomplissement, doublé d'un oubli instinctif des affres du retour? Eh bien voilà, notre Amérique à nous, pour le moment, c'est ici, sur les côtes de l'Afrique équatoriale. Chacun ses raisons, sa satisfaction toute intérieure. Ses questions aussi, peut-être. Difficile de mettre des mots dessus, pourtant. Seuls de larges sourires et des regards sont échangés. Nous sentons que nous partageons tous ce bonheur à notre façon; être ici, et surtout y être parvenu, ensemble. Il est étrange de constater la superposition ici de sentiments individuels et collectifs. Ils ont des timbres propres, des résonances uniques. Ils nous unissent, comme ils nous ont unis depuis le début, et bien avant encore depuis toutes ces années qu'on se connaît et s'apprécie profondément. Et en même temps, ils plongent dans notre individualité propre, jouent avec notre sensibilité, notre fragilité intérieure.

J'aimerais conserver ce moment pour toujours en mémoire, dans notre présent. Pourrais-je dire qu'on s'y sent furieusement exister? Qu'on s'y sent personnellement réalisés, avec un relief exacerbé? Que lit-on dans ces yeux, dans ces sourires de quatre amis au bout du monde?

Abéné - Portraits de 4 garçons dans le vent (Manuel "Manu" Cauvigny)


Abéné - Portraits de 4 garçons dans le vent (Olivier "BEgos" Lebègue)


Abéné - Portraits de 4 garçons dans le vent (Stéphane "X" Lhermitte)


Abéné - Portraits de 4 garçons dans le vent (Cyril "Tama" Guignard)

A vingt mètres, la plage nous tend les bras. Somptueuse, infinie.
Seuls au monde, nous ressemblons à quatre Adam en costume de bain, dans ce paradis à la fois naturel et artificiel. Nous plongeons dans les rouleaux qui s'échouent langoureusement, transparents, sur le sable. La température de l'eau doit dépasser les 30°C, et malgré le soleil qui plombe sur nos têtes, l'océan et la brise forment une caresse exquise sur la peau.

Abéné - Portraits de 4 garçons dans le vent (Cyril "Tama" Guignard)

Le temps s'est-t-il arrêté? Nous n'en savons rien. Nous ne comptons plus les heures, ni les jours. L'avion repose au hangar, et seuls les battements de coeur de l'océan donnent un rythme à cette journée.

 

suite de la journée, Abéné