TEXTES D'AUTEURS

 

Sans Guillaumet qui décrit son Espagne à St Exupéry, sans Kessel qui peint Mermoz, sans Petit Prince, sans renard et sans Rose, il n'y aurait pas eu ce rêve, cette aventure.

J'espère que les auteurs de ces textes toléreront ces extraits que j'ai recopiés ici. Mot après mot. Ces textes qui m'habitent, et qu'à chaque jour je relis avec autant d'intensité.

C'est à votre tour de les partager.

 

Courrier Sud - St Exupéry


St Exupéry décrit sa situation de chef d'escale à Cap Juby

Un ciel pur comme de l'eau baignait les étoiles et les révélaient. Puis c'était la nuit. Le Saharah se dépliait dune par dune sous la lune. Sur nos front cette lumière de lampe qui ne livre pas les objects mais les compose, nourrit de matière tendre chaque chose. Sous nos pas assourdis, c'était le luxe d'un sable épais. Et nous marchions nu-tête, libérés du poid du soleil. La nuit : cette demeure...
Mais comment croire à notre paix? Les vents alizés glissaient sans repos vers le Sud. Ils essuyaient la plage avec un bruit de soie. Ce n'étaient plus les vents d'Europe qui tournent, cédent; ils étaient établis sur nous comnme sur le rapide en marche. Parfois, la nuit, ils nous touchaient , si durs, que l'on s'appuyait contre eux, face au Nord, avec le sentiment d'être emporté, de les remonter vers un but obscur. Quelle hâte, quelle inquiétude!
Le soleil tournait, ramenait le jour. Les Maures s'agitaient un peu. Ceux qui s'aventuraient jusqu'au fort espagnol gesticulaient, portaient leur fusil comme un jouet. C'était le Saharah vu des coulisses : les tribus insoumises y perdaient leur mystère et livraient quelques figurants.
Nous vivions les uns et les autres en face de notre propre image, la plus bornée. C'est pourquoi nous ne savions pas être isolés dans le désert : il nous eût fallu rentrer chez nous pour imaginer notre éloignement, et le découvrir dans sa perspective.
Nous n'allions guère qu'à cinq cent mètres où commençait la dissidence, captifs des Maures nous-mêmes. Nos plus proches voisins, ceux de Cisneros, de Port Etienne, était à sept cent, mille kilomètres, pris aussi dans le Saharah comme dans une guangue. Ils gravitaient autour du même fort. Nous les connaissions par leurt surnoms, par leurs manies, mais ils avaient entre eux la même épaisseur de silence qu'entre les planètes habitées.
Ce matin-là, le monde commençait pour nous à s'émouvoir. L,opérateur de T.S.F. nous remit enfin un télégramme : deux pylônes, plantés dans le sable, nous reliaient une fois par semaine à ce monde: «Courrier France-Amérique parti de Toulouse 5h45 stop. Passé Alicanter 11h10.»
Toulouse parlait, Toulouse, tête de ligne. Dieu lointain.
En dix minutes, la nouvelle nous parvenait par Barcelone, par Casablanca, par Agadir, puis se propageait vers Dakar. Sur cienq mille kilonètres de ligne, les aéroports étaient alertés.
A la reprise de six heures du soir, on nous communiquait encore:
«Courrier atterrira Agadir 21h repartira pour Cabo Juby 21h30, s'y posera avace bombe Michelin stop. Cabo Juby préparera fexu habituels stop. Ordre rester en contact avec Agadir. Signé : Toulouse»
De l'observatoire de Cabo Juby, isolés en plein Saharah, nous suivions une comète lointaine.
Vers six heures du soir le Sud s'agitait :
«De Dakar pour Port-Etienne, Cisneros, Juby : communiquer urgence nouvelles courrier.»
«De Juby pour Cisneros, Port-Etienne, Dakar : pas de nouvelles depuis passage 11h10 Alicante.»
Un moteur grondait quelque part. De Toulouse jusqu'au Sénégal, on cherchait à l'entendre.

 

Aballah Ben Ali - Article de Maroc Hebdo Presse

Le Sahara, c'est fini!

Il est 9 heures du matin. A Dakhla le rythme de la vie a changé. D’habitude, à cette heure-ci, la circulation des personnes et des voitures est réduite à sa plus simple expression dans cette belle et paisible ville côtière prise en tenaille entre l’océan Atlantique et la fameuse baie de Rio de Oro. Mais ce mardi 5 mars, les artères de l’ancienne Villa Cisneros sont déjà submergées par une véritable marée humaine.
Aux 25 mille habitants de la cité, se joignent dans une atmosphère de ferveur patriotique, digne de la Marche Verte, des milliers de citoyens venus des quatre coins de la région de Oued Eddahab. Chaque ville, chaque commune rurale et chaque campement bédouin, dans cette province frontalière avec la Mauritanie, tient, manifestement, à venir à l’acceuil de SM le Roi Mohammed VI attendu, ce jour-ci, à Dakhla.

Fermeté

Une gracieuse jeune fille de Laguira, vêtue d’une melhafa en soie, portant un drapeau marocain dans une main et le portait du Souverain dans l’autre, crie à gorge déployée, «vive le Roi; que Dieu glorifie et perpétue la Couronne Alaouite». De l’autre bord de l’avenue Hassan II un imposant rassemblement des Oulad Dlim, majoritaires dans cette région , arbore des banderoles écrites en arabe et parfois en anglais où l’on pouvait lire : «Non au partage du Sahara»; «les habitants de Dakhla sont indéfectiblement attachés à leur patrie, le Maroc».
Attendant, avec impatience, l’atterrissage de l’avion royal, Aammar Cheikh, le président de la région tente d’expliquer cette mobilisation inédite de la population de Oued Eddahab: «C’est un euphémisme de vous dire que nous étions choqués par l’évocation du partage de notre territoire dans le dernier rapport du secrétaire général de l’ONU. Ce fut un geste irréfléchi et inapproprié de la part de cette institution internationale » estime-t-il sur un ton outragé.
Avant de s’intrroger: «Y-t-a-il quelque chose de plus cynique et criminel que de vouloir détacher la partie la moins lotie et la plus arriérée d’une nation millénaire pour en faire un soi-disant Etat soumis et manipulé par un pays auquel elle était toujours étrangère?».

Un bain de foule pour un Roi de proximité

Vite l’indignation cède la place à la fermeté quand le président de la région de Oued Eddahab- Laguira, manifestement ému par les youyous des femmes mêlés aux chants patriotiques, affirme: «nous combattrons jusqu’au bout pour préserver notre unité nationale, ni les Sahraouis, ni l’ensemble du peuple marocain ni encore moins le Commandeur des Croyants ne feront la moindre concession sur l’intégrité territoriale du Royaume».
Quelques instants plus tard, ces mots vont prendre une illustration magistrale. Le Souverain arrive à Dakhla. De l’aérogare, le cortège royal emprunte l’avenue Hassan II où les corridors de sécurité ont du mal, semble-t-il, à endiguer l’élan spontané et fort de la population vers son Roi. Les notabilités de la région rassemblées dans la magnifique place Hassan II située au bord de la baie de Rio de Oro renouvellent, quant à elles, leur allégeance au monarque.

Souveraineté

Dans l’après-midi, les choses prennent une tournure plus solennelle et surtout inédite. SM le Roi, accompagné de SAR le Prince Moulay Rachid, présidera une réunion du conseil des ministres au siège de la région de Oued Eddahab-Laguira. Acte de souveraineté éclatant, qui rappelle la réunion du parlement marocain à Laâyoune en 1985, le conseil se solde, comme à l’accoutumée, par un communiqué du porte-parole officiel du Palais Royal lu, davant les envoyés spéciaux de la presse, par un Hassan Aourid confiant et décontracté. Il y est question de l’adoption des projets de loi relatifs notamment à la couverture médicale obligatoire et au système électoral- Celui de liste à la proportionnelle fut finalement retenu- mais nullement de l’affaire de Sahara.
Suspense
Au demeurant, le silence est éloquent et le message est clair : il n’est pas nécessaire que le Conseil des ministres change son ordre du jour du simple fait qu’il est tenu dans cette ville qui, en termes de souveraineté et d’appartenance au Maroc, ne diffère en rien de Rabat, de Tanger ou d’Agadir. Il n’y a donc pas eu, à proprement parler, de suspense. Mais, ceux qui sont désireux d’entendre le Souverain se prononcer sur les derniers développements de l’affaire du Sahara, seront bientôt comblés.
Le lendemain à Laâyoune, chef-lieu des provinces du Sud, les prémices de ce qui allait être appelé, à juste titre, le discours historique de Laâyoune, crèvent les yeux. Toute la classe dirigeante du Royaume - à l’exception notable du Premier ministre Abderrahmane Youssoufi et le ministre des Affaires Etrangères, Mohammed Benaïssa, partis la veille directement de Dakhla à Tripoli pour représenter le Maroc dans la réunion du Groupe des pays du Sahara et du Sahel- est déjà sur place. Tous les élus et les notabilités religieuses et tribales du Sahara se sont rassemblés.
Les deux aréopages occupent les premiers rangs sous une tente gigantesque plantée au cœur de la place du Méchouar en face du palais des congrès de Laâyoune. Derrière eux cinq mille citoyens marocains, majoritairement sahraouis, attendent la venue du Roi et son discours.

Applaudissements

A l’intérieur de la tente pavoisée des couleurs marocaines, où une place fut aménagée pour les journalistes, règne une atmosphère d’expectative et d’enthousiasme.
Les chants patriotiques entonnés par les groupes folkloriques sahraouis, les youyous poussés par les femmes, à l’extérieur, sont audibles. Quand les écrans de télévision installés à l’intérieur de la tente ont commencé à montrer les images de l’arrivée du Souverain à l’aéroport Hassan 1er de Laâyoune, le silence fut rompu; à chaque apparition du Roi, un tonnerre d’applaudissements. Quand le Souverain, lui-même, est entré dans la tente, on se lève tous.
On l’ovationne longuement, des vivats appuyés lui sont adressés.
Sa Majesté monte sur une estrade aménagée pour la circonstance, salue de ses mains le public puis s’assoit et commence son discours. Il met, d’abord, en perspective cette visite, qui est la troisième du genre en l’espace de quatre mois, rend hommage à Laâyoune «ville de la résistance et de la ténacité» et rappelle les liens historiques du Sahara avec le Maroc depuis les Almoravides jusqu’aujourd’hui.
Lorsque le Souverain en est arrivé à évoquer la mémoire de son auguste père, feu SM Hassan II, artisan de la Marche Verte, des applaudissements nourris fusent de toutes parts. Des dames mauresques, de bonne naissance semble-t-il, implorent Dieu, à haute voix, de préserver «le Commandeur des Croyants» et de «pérenniser le règne de la dynastie alaouite». Touché, le Roi fait un signe de reconnaissance avant de continuer son allocution.

Intégrité

Il va au vif du sujet en disant «notre rencontre avec vous aujourd’hui alors que se sont révélées au monde les visées expansionnistes et hégémoniques de l’adversaire déclaré de notre intégrité territoriale, n’est que la réaffirmation de notre attachement aux constantes sacrées et notre refus catégorique de tout projet de nature à porter atteinte à l’intégrité territoriale du Maroc et à sa souveraineté sur ses provinces du sud».
Après avoir souligné les dangers que comportent ces visées pour «la paix et la stabilité dans la région du Maghreb arabe» le Souverain marque une lègère pause. Avant d’enchaîner sur un ton plus ferme: «le petit-fils du Roi libérteur, Mohammed V, l’héritier et le confident du Roi unificateur, Hassan II- que Dieu les ait en Sa miséricorde- et le garant constitutionnel de l’unité du Maroc déclare, en son nom et au nom de tous les citoyens, que le Maroc ne renoncera pas à un seul pouce du territoire de son Sahara inaliénable et indivisible».

Sourire

La classe politique est débout. La salle suit. Le nouveau représentant de l’agence de presse égyptienne au Maroc, Abdelkarim Rabii, fuse, sur fond de l’ovation du public, «Il Kadiya Intehett» (l’affaire est finie).
Il reste à tracer une perspective d’avenir. Le Roi le fait admirablement. Il réaffirme l’attachement du Maroc à la «troisième voie» onusienne entérinant la souveraineté du Royaume sur ses provinces sahariennes et annonce le lancement d’une agence spéciale chargée du développement de la région.
A la sortie de la tente, l’atmosphère devient bon enfant. On jubile. Les ministres donnent l’accolade aux citoyens. Ils se congratulent. L’ancien conseiller de feu SM Hassan II, Abdelhadi Boutaleb, est tout sourire. Un vieux dignitaire religieux sahraoui récite ce verset coranique: «Louange à Dieu qui a éloigné de nous l’adversité». Le dossier est clos. Le Maroc entier est rassuré.

 

Texte extrait de :
http://www.maroc-hebdo.press.ma/MHinternet/Archives_501/html_501/sahara.html

 

Terre des Hommes - St Exupéry


Dangers du VFR on-top: (vol au dessus d'une mer de nuages)
mises en gardes avant le 1er vol de St Exupéry, au départ de Toulouse

Vint enfin le soir où je fus appellé à mon tour dans le bureau du directeur. Il me dit simplement:
«Vous partirez demain.»
Je restais là, debout, attendant qu'il me congédiât. Mais, après un silence, il ajouta :
«Vous connaissez bien les consignes?»
Les moteurs, à cette époque-là, n'offraient point la sécurité qu'offrent les moteurs aujourd'hui. Souvent, ils nous lâchaient d'un coup, sans prévenir, dans un grand tintamarre de vaisselle brisée. Et l'on rendait la main vers la croûte rocheuse de l'Espagne qui n'offrait guère de refuges. «Ici quand le moteur se casse, disions-nous, l'avion, hélas! ne tarde guère à en faire autant». Mais un avion, cela se remplace. L'important était avant tout de ne pas aborder le roc en aveugle.Aussi nous interdisait-on, sous peine de sanctions les plus graves, le survol des mers de nuages au-dessus des zones montagneuses. Le pilote en panne, s'enfonçant dans l'étoupe blanche, eût tamponné les sommets sans les voir.
C'est pourquoi ce soir-là, une voix lente insistait une dernière fois sur la consigne :
«C'est très joli de naviguer à la boussole, en Espagne, au-dessus des mers de nuages, c'est très élégant, mais...»
Et plus lentement encore :
« ...mais souvenez-vous : au dessous des mers de nuages... c'est l'éternité.»
Voici que brusquement, ce monde calme, si uni, si simple, que l'on découvre quand on émerge des nuages, prenait pour moi une valeur inconnue. Cette douceur devenait piège. J'imaginais cet immense piège blanc étalé, là, sous mes pieds. Au-dessous ne régnaient, comme on eût pu le croire, ni l'agitation des hommes, ni le tumulte, ni le vivant charroi des villes, mais un silence plus absolu encore, une paix plus définitive. Cette glu blanche devenait pour moi la frontière entre le réel et l'irréel, entre le connu et l'inconnaissable. Et je devinais déjà qu'un spectacle n'a point de sens, sinon à travers une culture, une civilisation, un métier. Les montagnards connaissaient aussi les mers de nuages. Ils n'y découvraient cependant pas ce rideau fabuleux.

 

Terre des Hommes - St Exupéry


Leçon de géographie:
Lecture de l'Espagne par Henri Guillaument à St Exupéry, avant son 1er vol

Quand je sortis de ce bureau, j'éprouvais un orgueil pueril. J'allais être à mon tour, dès l'aube, responsable d'une charge de passagers, responsable du courrier d'Afrique. Mais j'éprouvais aussi une grande humilité. Je me sentais mal préparé.
L'Espagne était pauvre en refuges ; je craignais, en face de la panne menaçante, de ne savoir où chercher l'accueil d'un champ de secours. Je m'étais penché, sans y découvrir les enseignements dont j'avais besoin, sur l'aridité des cartes ; aussi, le coeur plein de ce mélange de timidité et d'orgueuil, je m'en fus passer ectte veillée d'armes chez mon camarade Guillaumet. Guillaument m'avait précédé sur ces routes. Guillaument connaissait les trucs qui livrent les clefs de l'Espagne. Il me fallait être initié par Guillaumet.
Quand j'entrai chez lui, il sourit :
«Je sais la nouvelle. Tu es content?»
Il s'en fut au placard chercher le porto et les verres, puis revient à moi, souriant toujours :
«Nous arrosons ça. Tu verras, ça marchera bien.»
Il répandait la confiance comme une lampe répand la lumière, ce camarade qui devait plus tard battre le record des traversées postales de la Cordillière des Andes et celles de l'Atlantique Sud. Quelques années plus tôt, ce soir-là, en manches de chemise, les bras croisés sous la lampe, souriant du plus bienfaisant des sourires, il me dit simplement :
«Les orages, la brume, la neige, quelquefouis ça t'embêtera. Pense alors à tous ceux qui ont connu ça avant toi, et dis-toi simplement : ce que d'autres ont réussi, on peut toujours le réussir.» cependant, je déroulai mes cartes, et je lui demandai quand même de revoir un peu, avec moi, le voyage. Et, penché sous la lampe, appuyé à l'épaule de l'ancien, je retrouvai la paix du collège.

Mais quelle étrange leçon de géographie je reçu lè! Guillaumet ne m'enseignait pas l'Espagne ; il me faisait de l'Espagne une amie. Il ne me parlait ni d'hydrographie, ni de populations, ni de cheptel. Il ne me parlait pas de Guadix, mais des trois orangers qui, rpès de Guadix, bordent un champ : «méfie-toi d'eux, marque les sur ta carte...» Et les trois orangers y tenaient désormais plus de place que la Sierra Nevada. Il ne me parlait pas de Lorca, mais d'une simple ferme près de Lorca. D'une ferme vivante. Et de son fermier. Et de sa fermière. Et ce couple prenait, perdu dans l'espace, à quinze cent kilomètres de nous, une importance démesurée. Bien installés sur le versant de leur montagne, pareil à des gardins de phare, ils étaient prêts, sous leurs étoiles, à porter secours à des hommes.

Nous tirions ainsi de leur oubli, de leur inconcevable éloignement, des détails ignorés de tous les géographes du monde. Car l'Ebre seul, qui abreuve de grande villes, intéresse les géographes. Mais non ce ruisseau caché sous les herbes à l'ouest de Motril, ce père nourricier d'une trentaine de fleurs. «Méfie-toi du ruisseau, il gâte le champ... Porte-le aussi sur ta carte.» Ah! Je me souviendrai du serpent de Motril! Il n'avait l'air de rien, c'est à pein si, de son léger murmure, il enchantait quelques grenouilles, mais il ne reposait que d'un oeil. Dans le paradis du champ de secours, allongé sous les herbes, il me guettait à 2000km d'ici. A la première occasion, il me changerait en gerbe de flammes...
Je les attendais aussi de pied ferme, ces trente moutons de combat, disposés là, au flanc de la colline, prêts à charger : «Tu crois libre ce pré, et puis vlan! voilà trente moutons qui te dévallent sous les roues...» Et mois je répondais par un sourire émerveillé à une menace aussi perfide.
Et peu à peu, l'Espagne de ma carte devenait, sous la lampe, un pays de contes de féées. Je balisais d'une croix les refuges et les pièges. Je balisais ce fermier, ces trente moutons, ce ruisseau. Je portais, à sa place exacte, cette bergère qu'avaient négligée les géographes.

 

Jean Gadner Batten (NZ) - My Life

Flight from Agadir to Villa Cisneros

To the west stretched the mighty Atlantic, with its blue expanse seeming to stretch into infinity. Although it provided a certain relief from the intense glare of the desert, I viewed it with some uneasiness. It was a constant reminder of the 100 per cent, efficiency that would be demanded of the trusty engine which purred so happily hour after hour. I wished that the taking-off point for the South Atlantic crossing were not so far from England. The three thousand miles to West Africa seemed a long, gruelling flight in itself rather than a prelude to an Atlantic flight. Neither the engine nor myself could be expected to be quite as fresh as when we left at the commencement of the flight. A severe test was in store for the aircraft too, and for the big auxiliary eighty-gallon petrol-tank, which almost completely filled the cabin, leaving me only just sufficient room to climb in front of it to take my place at the controls. For the flight across the Atlantic Ocean it would be necessary to fill all five petrol-tanks to capacity, so that the aircraft would be very heavily laden for the take-off. For the flight to the military aerodrome of Thies, from where I proposed crossing to Brazil, it was not necessary to fill all the tanks, for there were aerodromes at reasonable intervals where it was possible to refuel. For the 1907-mile flight from Thies to Natal it would be of the utmost importance to have a safety margin of petrol.

The horizon was blurred by a yellow dust-haze, and visibility became steadily worse, until at last I was forced to fly very low over the coastline so that I might .not lose sight of it altogether and perhaps miss Villa Cisneros. After flying so low that at times I was obliged to hurdle the machine over rocky boulders on the shore at last the air became clearer, and running parallel with the coastline I noticed a line of fairly high sandhills. These hills were of peculiar undulating formation, and were marked on my map as "Las Almenas," terminating about twenty-five miles north-east of Villa Cisneros.

Very soon I was passing over a long, tapering sandy stretch, its golden yellow accentuated by the deep blue water of an inlet which almost severed it from the mainland. Picking up the map I read, "Ed Dajla Sahria Peninsula," and looked ahead for a glimpse of Villa Cisneros, which should be at the southern end of the peninsula. Early adventurers in these parts had evidently mistaken the large inlet for the mouth of some great river, and not bothering to explore the blue strip had given it the name of Rio de Oro ("River of Gold") and sailed away. I wondered whether there was really gold there, or whether the name referred to the golden sands on each side of the inlet.

To the south of the sandy strip I could see the radio masts of Villa Cisneros, and was soon flying over the rows of tiny black tents of an Arab encampment. After circling the square white tower of the fort I flew across the aerodrome. There were wheel and tail-skid marks on the ground, so evidently the surface, if hard, was crusty or covered with a soft layer of sand, I thought, shutting off the engine. The aerodrome was really a large part of the desert fenced off with barbed wire, and as I glided down to land it was as if I were entering a furnace, so intense was the heat.

It is extremely difficult after being hours in the air to judge accurately one's height above the ground when landing on sand. Especially is this so at midday, when the sun has reached its meridian and there are practically no shadows. The heat rising from the sand made little waves in the atmosphere just like the ripples above a fire. As I rubbed my eyes and stared down at the golden surface the heat-waves gave the illusion of sandhills, and for one frightful second I imagined that they were real hillocks which would overturn the machine. Touching down near the hangar I switched off the engine, for there was a regulation forbidding taxying on this aerodrome owing to the miniature dust-storm created by doing so. Mechanics wheeled the machine into the shade of the hangar, and at once commenced refuelling.

I did not intend staying long on the ground, for there was another 680-mile flight to Thies, where it was imperative that I should land before sunset, as no night landing facilities were available there. I watched the native boys busily straining the petrol through the chamois-leather filter, and wondered idly why it was necessary for twelve of them to cluster round each tank as it was filled, whereas the refuelling could have been finished in ten minutes had they distributed themselves and filled all tanks simultaneously. As each was filled there was a loud shout from all twelve as the petrol overflowed and poured down the wing. A lot of talking ensued as the cap was replaced, and exactly the same process repeated at the next tank. I had salvaged the packet of sandwiches before the petrol-tin being hoisted on to the side of the machine overbalanced and distributed part of its contents into the tucker-box. Opening the packet I found that the bread had dried up, and just as I had finished the ham and thrown the bread to some persistent native dogs a motor-car pulled up outside the hangar. From it stepped a Spanish officer, who saluted and explained in French that the hospitable Governor sent his compliments, and would be very pleased if I would join him at lunch. I looked at my watch and wondered if I could really afford the time for lunch. Where was the house? Was it far away, I inquired of the officer. He pointed to the square white house just outside the boundary of the aerodrome, and I decided to accept the invitation.

As soon as the refuelling was finished I accompanied the officer to the house, where the Governor and his wife were waiting to receive me. The large white house was typically Spanish with its arched doorways and cool blue-and-white-tiled floors. How restful, I felt, sinking into a deep chair and sipping a cool drink and conversing with the Governor and his wife in my best Spanish. Each of the children was presented to me, and looking at the four bright little faces I wondered how it was they were so healthy in this great heat. "I flew right over your country yesterday," I told the charming little wife of the Governor as the silent-footed servant served the lunch. She was surprised and rather sorry that I had not landed in Spain. Would I not care to stay and rest for the night, she inquired. I had a vivid mental vision of the cool room where I had bathed my sunburned hands and face on my arrival as I reluctantly declined her invitation. The time was passing all too quickly, so, thanking the Governor's wife for her hospitality, I bade good-bye to my newfound friends.

Although it was so hot in the open the Governor kindly offered to accompany me to the aerodrome, where the machine was quickly wheeled out of the hangar and the engine started up. The slipstream from the propeller was whirling up the sand, which looked like a smoke-screen behind the machine, and the fine, choking dust was blowing into my eyes and mouth, so that I could even taste the grit between my teeth. Quickly bidding good-bye to the Governor, I climbed into the cockpit and took straight off. As I turned to fly back across the aerodrome the cloud of sand defined my line of take-off, and through the yellow haze I could see the white-clad figures on the ground waving good-bye. Not River of Gold, but Hearts of Gold they should have called this place, I thought, remembering the kindness of my new-found friends, living so far away from their own country in this lonely outpost.

 

Texte extrait de : http://www.nzetc.org/tm/scholarly/tei-BatMyL-t1-body1-d9.html

 

Frédéric Leroux - L'Usure du monde [hommage à Nicolas Bouvier]


Aux bains. Réflexions sur les rencontres et le voyage

... La baignoire remplie, on n'y voit plus rien. Il ne reste plus qu'à faire la besogne soi-même et déposer dans cette eau sa fatigue et ses doutes... Sur cette entreprise, par exemple, et ces amitiés que nous provoquions par un suspect caprice de pouvoir appeler voyage ce déplacement et d'en remplir les jours d'une manière racontable. Ces amitiés nées de rien qui ne demandaient qu'à grandir et nous débordaient, mais que nous devions endiguer aussitôt - puisque nous étions toujours en partantce, et pour revenir quand? -, et ranger dans un méandre pas trop visible de notre coeur qu'elles alourdissaient de sédiments instables, de souvenirs preque uniquement larmes, impropres à nulle construction. Que signifiaient ces rencontres trop hâtivement pleines? Rien n'eût-il pas éré préférable à l'absence de cela?
Il faut croire que non. Que ce plein-là tire bien assez de sens de nos avoir laissé un temps fourbu de bonheur, et de ce temps le tremblant souvenir. Et que sa perte et le vide qui s'ensuit, et que la route nous répète comme une salve de petites meurtrissures au ralenti, sont peut-être en réalité ce que ce voyage a de plus radical et de moins provisoire à nous apprendre, et certainement la seule de ces leçons qui puisse nous aider à accepter un jour notre immensurable solitude.

 

Prilep

De Prilep, Nicolas Bouvier a raconté surtout le vieux centre : le coiffeur, l'hôtel Jadran, le croque-mort, les minarets, les balcons de bois, les amis turcs... Un peu par la force nous y étions le soir même, et gonflés d'une envie si forte de le trouver tel que l'a figé la littérature que, pour notre envoûtement, le petit quartier avait enrobé sa beauté de cette lumière soirnoise qui éteint le présent. Ces labyrinthes de bois ou de sable dormant sous les étoiles, mordorés par les bulbes paresseux de l'électricité qui luisent plus faiblement qu'un jaune d'oeuf avarié, et dont l'Asie balise chacun de nos voyages, n'ont aucune réalité.
Ils sont plus fugaces qu'un vol de chauve-souris et vous matelassent le crâne de faux souvenirs, tenaces à en être exténuants, et qu'une vie ne suffit pas à élimer. Pour ces mirages, il arrive pourtant que l'on reparte, et loin, entrainant volontier vers notre chimère une amoureuse ou un féal qui n'y voit la plupart du temps qu'un faubourg de béton d'une affligeante innocuité. La matinée du lendemain, embrouillée de neige et racornie par le vent glacial, se chargea brutalement de nous rappeler ce mensonge.

La mosquée, incendiée en 2001 pour venger la mort de dix citadins tués par des Albanais, est une ruine désolante. Le minaret est en partie effondré. Depuis, le merab sert d'urinoir aux passants. Dans les ruelles on voit plus d'enseignes au néon que d'ampoules, plus de plastique et d'aluminium que de façades en bois. Quand au «meilleur tabac du monde, août venu», il sèche désormais dans les hangars de la British American Tobacco. C'est était trop pour Marie qui s'effondra une heure ou deux, tout au bout du désespoir et d'elle-même, à des galaxies de ce voyage inutile, devant moi.
On a beau connaître l'autre c'est toujours un échec, un lent échec aussi lent qu'un enlisement, de ne pas suffire par l'amour, l'émotion (la mise en mouvement), le rire et tant d'autres choses, à l'immuniser contre ce genre d'attaques de l'absurde. Trop de vent, trop de neige, trop de degrés sous zéro, trop de violence, trop d'images à tous les carrefours de haine et de fuites.